Chapitre 2 : Le Contrat à Cinq Dollars

Le temps semblait s’être arrêté. La lourde portière du SUV noir s’ouvrit dans un grincement métallique, déchirant le silence de la rue nocturne. Trois hommes en sortirent, leurs visages dissimulés par les ombres des réverbères vacillants. L’un d’eux, grand et massif, portait une arme visible à sa ceinture. Ses yeux froids se posèrent immédiatement sur moi.

« Donne-nous la gamine, Mercer, » cracha l’homme en s’avançant, la main posée sur la crosse de son pistolet. « Ce n’est pas tes affaires. Roman la veut. »

Je m’attendais à ce qu’Andrew recule. Après tout, je n’étais qu’une petite fille de sept ans qui venait de lui donner cinq misérables dollars. Mais au lieu de cela, le parrain de la Mafia s’est déplacé avec une fluidité effrayante. Il s’est placé directement devant moi, son long manteau noir formant un bouclier impénétrable entre mon petit monde terrifié et la violence de la rue.

« Elle vient de m’engager, » répondit Andrew d’une voix si basse et si glaciale qu’elle me donna des frissons. « Je crains que ce ne soit désormais mes affaires. »

Avant même que l’homme du SUV ne puisse dégainer, les deux gardes du corps d’Andrew passèrent à l’action. Ce fut si rapide que mes yeux d’enfant purent à peine suivre. Un bruit sourd, un craquement os contre asphalte, et les trois ravisseurs étaient à terre, neutralisés et gémissants sous les semelles de cuir des hommes de Mercer.

Andrew ne leur accorda pas un regard de plus. Il rouvrit sa main et baissa les yeux vers mon billet de cinq dollars froissé. À l’encre rouge, écrite à la hâte par ma mère avec son stylo d’infirmière avant d’être arrachée à notre maison, une adresse était gribouillée : Entrepôt 42, Quais Sud. D en danger.

Le visage du redoutable parrain se crispa. La douleur d’un deuil de neuf ans, soudain ravivée par une lueur d’espoir, transforma ses traits. Il se tourna vers l’un de ses hommes.

« Appelez tout le monde. Sécurisez les quais. Personne n’entre, et surtout, personne ne sort. » Il s’agenouilla à nouveau près de moi, ses yeux sombres adoucis par une étrange tendresse. « Tu vas rester dans ma voiture blindée avec Maria. Tu es en sécurité maintenant, Ivy. Je vais ramener ta maman. C’est promis. »

Une demi-heure plus tard, une véritable armée fantôme s’abattait sur les Quais Sud. Depuis la fenêtre teintée de la voiture, garée à bonne distance, je regardais les ombres se faufiler vers l’immense bâtiment de tôle rouillée.

À l’intérieur de l’entrepôt sombre, l’atmosphère était étouffante. Roman, un chef de gang rival qui avait simulé la mort de Daniel neuf ans plus tôt pour s’approprier son empire financier, se tenait au centre d’une pièce lugubre. Ma mère, vêtue de son uniforme d’infirmière déchiré, était attachée à une chaise, le visage pâle mais le regard farouche. À quelques mètres d’elle, sur un matelas crasseux, gisait un homme d’une maigreur effrayante. Daniel.

Roman essayait de forcer ma mère à signer un acte de mariage. En devenant son mari, il obtiendrait légalement le droit de la faire taire, et de contrôler les dossiers médicaux de Daniel.

« Signe, » hurla Roman en levant la main.

Mais la porte métallique de l’entrepôt vola en éclats dans une explosion assourdissante. La lumière crue des lampes torches déchira l’obscurité. Andrew Mercer, tel un dieu de la vengeance, avança à travers la fumée, ses hommes désarmant ceux de Roman en un clin d’œil. La fusillade fut brève, intense, et totalement unilatérale. Roman s’effondra, vaincu avant même d’avoir pu comprendre ce qui lui arrivait.

Andrew ignora le chaos autour de lui. Il courut vers le matelas. Lorsqu’il s’agenouilla, ses mains tremblaient. Le prisonnier squelettique ouvrit difficilement les yeux.

« Andrew… ? » murmura Daniel, la voix brisée par des années de silence et de drogue.

« Je suis là, petit frère. Je suis là. C’est fini, » sanglota le parrain de la Mafia, serrant son frère contre lui pour la première fois en près d’une décennie.

Les hommes d’Andrew libérèrent ma mère. Elle ne perdit pas une seconde. Elle se précipita hors de l’entrepôt, guidée par les gardes, jusqu’à ce qu’elle atteigne la voiture blindée. Quand les portières s’ouvrirent, je me jetai dans ses bras en pleurant toutes les larmes de mon corps.

Plusieurs jours avaient passé depuis cette nuit cauchemardesque. Ma mère et moi étions assises sur un canapé en cuir luxueux, au dernier étage d’un gratte-ciel de Manhattan. Daniel était dans un hôpital privé, sous haute protection, et il reprenait des forces chaque jour.

La porte en chêne massif s’ouvrit et Andrew Mercer entra. Le manteau noir effrayant avait disparu, remplacé par un costume sur mesure élégant. Il avait l’air reposé, presque… heureux. Il s’approcha de moi et s’accroupit, exactement comme la première fois que nous nous étions rencontrés.

Il posa sur la table basse un magnifique cadre en acajou et en verre. À l’intérieur, soigneusement aplati, se trouvait mon vieux billet de cinq dollars, les mots rouges de ma mère toujours visibles.

« Tu sais, Ivy, » dit doucement Andrew avec un sourire radieux, « dans mon monde, les gens paient des millions pour engager mon armée. Mais je dois admettre que ton contrat à cinq dollars a été l’investissement le plus rentable de toute ma vie. »

J’ai regardé ma maman, qui souriait, les larmes aux yeux. Je n’avais plus peur des hommes méchants. Parce que le plus grand, le plus fort, et le plus redoutable d’entre eux travaillait pour moi. Et tout ce que ça m’avait coûté, c’était cinq dollars.

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