Ana prit une profonde et tremblante inspiration, ses mains froides agrippant ma manche avec l’énergie du désespoir. Les bruits de l’hôpital semblaient s’évanouir autour de nous.
« Luka était mourant, Alice, » murmura-t-elle, les larmes coulant de ses yeux sans vue. « Il le savait depuis ses quinze ans. »

Les mots me frappèrent comme un coup physique. L’air quitta brusquement mes poumons. « De quoi parles-tu ? Luka était en parfaite santé… »
« Non, il ne l’était pas, » la coupa doucement Ana. « Il souffrait d’une malformation cardiaque congénitale très rare et incurable. Les médecins lui avaient dit que son cœur finirait par lâcher, qu’il ne vivrait probablement pas au-delà de trente ans. »
Ma vision se brouilla. Mon petit frère, celui qui souriait toujours, qui portait le fardeau de tout le monde avec une telle légèreté, portait en réalité une sentence de mort.
« Pourquoi ne nous a-t-il rien dit ? Pourquoi nous l’avoir caché toutes ces années ? » demandai-je, la voix brisée par un mélange de choc, de tristesse et de colère.
« Parce qu’il vous aimait trop, » expliqua Ana, la voix tremblante. « Il ne voulait pas que ses parents, ni toi, passiez les quinze dernières années de sa vie à le regarder avec pitié, à pleurer sa perte alors qu’il respirait encore. Il voulait vivre intensément, rire à gorge déployée sans être traité comme un morceau de verre brisé. »

Elle baissa la tête, serrant fermement son bâton blanc. « Et c’est la première raison pour laquelle il m’a épousée. Parce que je ne pouvais pas voir à quel point il était pâle quand la fatigue le terrassait. Je ne pouvais pas voir ses lèvres bleuir les mauvais jours. Pour moi, il n’était pas un malade en phase terminale. Il était juste Luka. Mon roc. Mon protecteur. J’étais son sanctuaire, le seul endroit où il pouvait oublier qu’il allait mourir et se sentir invincible. »
Je laissai échapper un lourd sanglot. Les souvenirs de leur amour prenaient un sens nouveau, d’une beauté tragique.
« Mais il y a autre chose, » reprit Ana d’une voix encore plus frêle, tournant frénétiquement son visage vers le couloir pour écouter les bruits de pas. « La vraie raison de notre mariage. Luka a passé des années à étudier ma cécité. Il a consulté des dizaines de spécialistes. Il a découvert qu’une opération expérimentale de greffe de la cornée pourrait me rendre la vue. Le problème, c’était de trouver un donneur parfaitement compatible. L’attente aurait duré toute une vie. »
Elle serra mes mains si fort que cela me fit mal.
« Luka savait que son cœur allait s’arrêter, mais que ses yeux, eux, étaient parfaits. Il m’a épousée pour faire de moi son épouse légale, sa plus proche parente devant la loi. Ainsi, à la seconde où son cœur cesserait de battre, je serais la seule personne ayant l’autorité d’autoriser immédiatement le transfert. Il ne m’a pas épousée pour une assurance-vie, Alice. Il m’a épousée pour me donner la lumière. »
Avant que je ne puisse assimiler l’immensité et la pureté de ce sacrifice, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Nos parents étaient là. Le cri déchirant de ma mère lorsqu’on lui annonça la nouvelle me hantera à jamais. J’ai gardé le lourd secret d’Ana en pleurant avec eux, honorant la dernière volonté de mon frère.

Les semaines qui suivirent furent un brouillard de deuil, de larmes et de paperasse médicale. Luka avait absolument tout préparé : le financement, le chirurgien réputé, les documents légaux.
Un mois après les funérailles déchirantes, j’étais assise dans une chambre d’hôpital silencieuse, tenant la main d’Ana alors que le médecin retirait lentement les pansements de ses yeux.
La lumière envahit la pièce. Ana cligna des paupières, éblouie. Puis, son regard se posa lentement sur moi. Ses larmes débordèrent.
« Tu ressembles tellement à lui… » pleura-t-elle, posant une main sur ma joue.

Avec des mains tremblantes, je lui glissai une enveloppe froissée. « Il m’a demandé de te donner ça quand tu pourrais enfin le lire. »
Ses yeux, les yeux magnifiques et vifs de mon frère, parcoururent l’écriture manuscrite pour la toute première fois de sa vie :
« Ma très chère Ana. Si tu lis ces mots, cela signifie que tu peux enfin voir les couleurs du coucher de soleil que je t’ai tant de fois décrites. Ne pleure pas mon absence dans l’obscurité, car tu portes désormais ma lumière en toi. J’ai eu une vie courte, mais ton amour l’a rendue éternelle. Regarde le monde pour nous deux. Sois heureuse, vis pleinement. Je t’aimerai toujours. Ton Luka. »
Ana s’approcha de la fenêtre et contempla l’horizon rougeoyant. Pour la première fois, elle voyait le coucher du soleil doré dont il lui avait tant parlé depuis l’enfance. Elle ne voyait pas seulement le monde ; elle le regardait littéralement à travers les yeux de l’homme qui l’avait aimée plus que la vie elle-même.