Partie 2: Le micro sous la peau et le terrible secret du défunt époux

La porte d’entrée de notre paisible pavillon de banlieue n’offrait plus l’illusion d’un rempart, mais celle d’une simple palissade de papier nous isolant de l’abîme. Les agents de police s’étaient figés au milieu du salon, les traits figés, les mains machinalement portées à leurs étuis. Le premier fonctionnaire, celui qui venait d’examiner le minuscule dispositif dissimulé derrière l’oreille de mon fils Ethan, neuf ans, se redressa lentement avant de pivoter brusquement vers son collégien tout juste rentré du seuil.

— Qu’y a-t-il, Dennis ? — enquit l’aîné d’une voix tendue, presque menaçante.

Le second officier déglutit péniblement en s’accrochant à la radio fixée sur son torse. Ses prunelles parcouraient la pièce pour s’ancrer enfin sur moi et sur Ethan, effrayé, tremblant, blotti contre mes genous.

— Le détecteur de signal s’affole, lâcha-t-il à la hâte, s’efforçant de modérer son timbre pour ne point effrayer davantage le petit. Nous avons inspecté le périmètre du perron. Dans la boîte aux lettres… et dans la lanterne décorative de l’entrée. Deux autres balises similaires de géolocalisation et d’enregistrement audio. Quelqu’un ne se contentait pas d’éppiver le garçon. Quelqu’un tenait chacun de nos mouvements dans un rayon de cinq cents mètres. Le flux converge vers un récepteur sécurisé tapi à proximité.

Mon cœur s’abîma dans mes talons. L’air ambiant devint lourd, glacial, poisseux.

— Attendez… — balbutiai-je, la voix brisée par un raclement. Vous insinuez qu’on nous épie ? Mon enfant ? Mais qui ?! Qui aurait l’audace de greffer une micropicpuce sur le corps d’un gamin de neuf ans ?

L’officier supérieur fit un pas vers moi, la paume ouverte dans un mouvement d’apaisement, malgré l’inquiétude profonde lisible dans son regard.

— Madame, reprenez vos esprits. Nous devons agir avec célérité et discrétion. Vous assurez qu’aucun inconnu n’a rôdé aux abords de la maison ces derniers temps ? Rien que la famille ?

— Oui ! — criai-je, sentant la panique menacer de me disloquer de l’intérieur. Uniquement les miens ! Mes parents, ma sœur… et…

Je m’interrompis net.

Les propos d’Ethan formulés quelques instants plus tôt devant le miroir de la salle de bains traversèrent mon esprit telle une décharge : « C’était peut-être cet homme de l’école… L’inconnu qui prétendait connaître papa. »

— Maman ? — appela doucement Ethan en tirant sur le pan de mon gilet. Ses petites mains étaient glacées. Tu as peur ?

Je m’agenouillai devant mon fils, encadrant son visage de mes paumes. La douleur thoracique s’avérait si vive qu’on m’eûturait lacéré le vif. Son père avait péri trois ans auparavant dans un accident de la route. Nous l’avions pleuré, inhumé, traversé l’apocalypse en bâtissant notre existence sur de nouvelles bases. Or, voilà que ce pan entier de notre mémoire se trouvait frappé de suspicion. Qui était cet « individu de l’école » abordant mon garçon sur le terrain de sport la semaine précédente ? Cet homme certifiant fréquenter David — mon regretté époux ?

— Ethan, mon cœur, fouille ta mémoire, repris-je avec toute la douceur possible en avalant mes larmes. Cet oncle… À quoi ressemblait-il ? Qu’a-t-il déclaré ?

Ethan fronça les sourcils, sollicitant sa cervelle. Le petit pansement adhésif fixé derrière son oreille gauche bougea légèrement, révélant une infime meurtrissure issue du microdispositif.

— Il portait une veste grise… — murmura le garçon. Et des lunettes aux montures foncées. Il s’est approché quand l’entraîneur est parti chercher les ballons. Il m’a dit : « Salut, Ethan. Je suis un vieux pote de ton père. David m’a chargé de te confier ce cadeau pour que tu restes en permanence connecté avec les amis de papa si maman réclame un coup de main. » C’est lui qui a collé ce truc derrière mon oreille en insistant pour n’en parler à personne, car c’était « un jeu secret réservé aux vrais bonshommes ».

Chaque vocable s’abattait sur moi tel un roc.

Mon époux David avait succombé trois ans plus tôt. Ou… du moins, c’est la version qu’on nous avait assénée.

Cette nuit fatidique, la police avait découvert son véhicule calciné de fond en comble sur un lacet de montagne en lisière de la cité. À l’intérieur gisait un corps formellement identifié par son alliance et son dossier dentaire. On nous avait remis un cercueil plombé. Nous avions tari nos larmes. J’avais élevé Ethan seule, en assumant deux emplois, persuadée que mon mari s’était éclipsé de façon tragique et irréversible.

Mais si David gisait sous terre, quel commanditaire éprouvait le besoin d’implanter un baliseur espion dans le crâne de son fils sous le prétexte d’un « cadeau des copains de papa » ? Et pour quel motif cet individu se terrait-il avec tant de méticulosité ?

— Officier ! — me redressai-je d’un bond vers le gradé, toujours à genoux. Mon mari est décédé il y a trois ans. Mais la voiture… la dépouille… On nous a certifié qu’il s’agissait de lui.

L’officier s’assombrit davantage. Il échangea un regard lourd de sens avec son coéquipier, et de cet échange muet suintait une indicible menace.

— Madame, pareilles balises ne relèvent point du jouet d’enfant, trancha-t-il fermement. Il s’agit d’un matériel d’investigation occulte réservé aux détectives privés ou… aux services spéciaux. Si un quidam persuade votre fils que son géniteur respire encore tout en infiltrant un émetteur à votre insu, nous ne faisons pas face à un détraqué. Nous faisons face à une opération de couverture.

— Une opération de quoi ? — soufflai-je.

Je n’eus point le loisir d’obtenir répons.

Le talkie-walkie accroché à l’épaule du second agent s’éveilla soudain. S’en échappa la voix hachée, saturée d’adrénaline, d’un patrouilleur posté au-dehors : — Avis à tous les secteurs ! Une berline grise immatriculée sans plaques fond sur la résidence ! Le conducteur vient de bondir de l’habitacle, il est armé de… merde, il est armé ! Il fonce vers l’entrée principale ! Code trois ! Je répète, co…

Une détonation, sourde, sèche, traversa le haut-parleur en sectionnant net la phrase.

Le salon bascula dans l’enfer.

— À couvert ! — hurla l’officier supérieur en dégainant son arme de service pour nous flanquer, Ethan et moi, à l’abri derrière un lourd canapé massif. Vite ! Protégez vos têtes !

Un fracas de bris de verre éclata. Une ogive traversa la baie vitrée du salon, perçant un trou net dans le double vitrage et semant des paillettes sur le parquet. Quelqu’un ouvrit le feu sur notre demeure à l’arme automatique depuis la rue. Les cloisons tremblèrent sous les rafales, l’enduit s’effrita du plafond tandis qu’Ethan poussait des hurlements d’effroi, enfouissant sa tête sous mon aisselle, ses petites mains scellées sur ses esgourdes.

Je le pressai de tout mon poids, faisant corps pour le blinder, sentant couler mes larmes brûlantes de désespoir. Grand Dieu, pourquoi ? Pourquoi infliger cela à mon enfant ?

Les fonctionnaires ripostèrent à travers la vitre éventrée, distillant des tirs de riposte nourris pour neutraliser le tireur en face. Le fracas des décharges assourdissait, saturant l’espace exigu d’une âcre fumée de poudre.

— Appelez des renforts ! Un commando ! Vite ! — aboyait le gradé en rechargeant son chargeur.

En cet instant, le lourd battant de notre entrée vola en éclats sous un coup de botte surpuissant. Le loquet de bois vola en copeaux.

S’y encadra la silhouette d’un individu vêtu d’une combinaison tactique noire et d’un casque balistique, brandissant un pistolet-mitrailleur muni d’un silencieux. Ses gestes respiraient la froideur, la précision et une fulgurance inhumaine.

Un de nos gardiens tenta de riposter depuis sa cachette, mais l’homme en noir l’abattit d’un geste sec — un tir de neutralisation par balle en caoutchouc ou par taser projeta l’agent contre la bibliothèque où il s’effondra inanimé.

Le second policier jaillit pour le contrer, mais l’assaillant se révéla plus preste : un coup de crosse ajusté à la mâchoire terrassa le second représentant de l’ordre en une fraction de seconde.

Le silence consécutif à cette brève fusillade devint sépulcral. Seul résonnait un bourdonnement d’acouphènes et les sanglots effarouchés d’Ethan.

Je restais tapie derrière le sofa, serrant mon fils, échafaudant désespérément une parade au cas où ce monstre progresserait. Gisait sur la desserte voisine une lourde statuette de bronze — mon unique recours défensif.

Les pas lourds de bottes se rapprochaient, cadencés, implacables. Chaque contact de la semelle sur le parquet frappait mon cœur comme un bélier.

L’intrus s’immobilisa juste en face de notre refuge.

Lentement, à regret apparent, il abaissa le canon de son arme et tendit le bras vers le dossier du canapé. D’un geste net, il bascula le massif mobilier pour nous exposer à sa vue.

Je hurlai en brandissant la statuette de bronze, prête à lui fracasser le crâne, mais une poigne d’acier intercepta mon poignet en plein vol avec une telle force que mes doigts s’ouvrirent d’eux-mêmes, laissant choir le métal lourd sur la moquette.

Je levai les yeux sur le masque de l’inconnu.

Il n’avait nul dessein de nous occire. Lentement, il porta la main gauche à son casque balistique pour le ôter, de même que sa cagoule noire.

Le univers parut s’arrêter de tourner. Le sol se déroba.

Une chevelure blonde grisonnant aux tempes. Cette cicatrice familière au-dessus de l’arcade gauche. Ces prunelles gris-bleu perçantes que j’avais pleurées durant trois interminables années en toisant un cercueil plombé à l’église.

C’était David. Mon époux. Vivant.

— David ?… — s’échappa de mes lèvres un souffle insensé, incrédule. Mais… mais tu as péri dans l’incendie… On nous a certifié que tu n’étais plus de ce monde…

David haletait lourdement, une estafilade fraîche zébrant sa joue gauche, son regard noyé d’une souffrance abyssale, intolérable, que je ne lui avais jamais connue. Il toisa l’affolé Ethan blotti contre moi, et ses lèvres se mirent à trembler.

— Pardonnez-moi… — murmura-t-il d’une voix chevrotante en s’agenouillant devant nous. Pardonne-moi, mon amour. Je n’avais pas le choix. Sans la mise en scène de ma disparition il y a trois ans, ces individus auraient déjà exécuté tout le monde. Ni toi, ni notre fils.

— De quoi parles-tu ?! — hurlai-je en y insufflant toute la détresse accumulée par les années d’isolement et de terreur. Quels individus ?! Pourquoi cette puce derrière l’oreille d’Ethan ? Pourquoi nous laisser croire que tu étais mort ?

David écarta la main dans un élan pour effleurer ma joue, mais je reculai brutalement en faisant bouclier de mon enfant. Sa main demeura suspendue, son faciès se crispant devant mon manque de foi.

— Le syndicat « Orion », — articula David en jetant un œil aux vitres fracassées du salon, mesurant que notre répit se comptait en secondes avant l’arrivée des renforts de police. Le service de renseignement industriel qui m’employait enquêtait sur leurs malversations. Lorsque je me suis approché de trop près de leurs têtes pensantes, ils m’ont acculé à un choix : m’évaporer pour de bon en leur livrant tous mes mots de passe et en acceptant qu’ils surveillent les miens à distance, ou vous liquider sur-le-champ au creux de notre foyer. J’ai opté pour ma propre mort afin de vous offrir une chance de survivre.

Il se tourna vers Ethan, frôlant l’épaule du petit. Ethan se blottit, craintif, mais une lueur de vague reconnaissance traversa ses prunelles.

— Mon grand, tu te rappelles l’oncle à lunettes près de l’école ? questionna David d’un timbre affectueux, contrit. C’était un de mes hommes. Cette balise… ne se limitait pas à un mouchard. Il s’agissait d’un émetteur militaire secret de détresse. Quand les ennemis m’ont pistant pour tenter de vous éliminer ici ce soir, ce transmetteur a expédié une alarme qui m’a permis de voleter à votre rescousse.

Je siégeais sur les planches du salon dévasté, au milieu des tessons de verre, de la fumée et des fonctionnaires terrassés, sentant ma réalité voler en éclats. Mon époux respirait encore. Mais il était un paria, une bête traquée par une redoutable organisation occulte. Et notre garçon de neuf ans s’avérait le pion d’une partie d’échecs mortelle entre espions et sicaires.

— Nous devons filer. Sur-le-champ, — David se redressa prestement, m’agrippa le coude pour m’aider à me relever et souleva Ethan dans ses bras. D’ici une minute, tout le GIGN de la ville sera là. S’ils me pincent céans, ils nous supprimeront sans jugement ni procès. Vous me faites confiance ?

Je sondai les prunelles de mon mari — l’homme chéri par-delà tout, pleuré trois ans durant comme un trépassé. Le choix n’existait pas. Demeurer pour choir en cibles des tueurs implacables du syndicat, ou s’élancer dans l’inconnu au flanc du revenant de notre passé.

— Je te fais confiance, — soufflai-je en serrant la menotte d’Ethan. Mais ose encore « mourir », David… et je te dénicherai moi-même dans l’au-delà.

Il esquissa un sourire amer, soulagé, en nous pressant tous deux contre son torse, avant de s’élancer par l’issue de secours de la cuisine tandis que les sirènes des autopatrouilles hurlaient déjà dans l’allée pour inaugurer un nouveau chapitre, effroyable et périlleux, de notre existence.

Épilogue : Ombres au crépuscule

Le hurlement strident des sirènes s’étiolait peu à peu, se diluant dans la pinède de la périphérie alors que notre fourgon blindé filait à bride abattue sur une piste forestière abandonnée.

Plusieurs heures s’étaient écoulées depuis notre fuite du foyer dévasté.

Nous roulions vers l’inconnu, fuyant la battue, la justice, les spectres du passé et les assassins impitoyables du syndicat « Orion ». Ethan sommeillait paisiblement à l’arrière, la tête posée sur les cuisses de son père, exténué par la terreur vécue, mais sain et sauf, gardé par les mains de l’homme ayant immolé sa propre vie pour nous sauver.

Je siégeais au passager, toisant dans le rétroviseur les volutes de poussière soulevées par notre course. Notre ancien quotidien, le cocon de la banlieue, les tracas d’écoliers et les contes du soir — tout avait sombré dans la fusillade de ce jour. Nous étions devenus des fugitifs.

Mais à l’observation du profil de David focalisé sur la route dans le miroir, j’avais la certitude : tant que nous ferions front, tant que nos cœurs battront à l’unisson, nul ennemi ne parviendrait à nous ravir ce ciment essentiel de notre clan.

La vérité avait jailli dans toute sa cruauté. Mais cette vérité portait un gage — nous étions en vie.

Et la bataille pour notre lendemain débutait à peine.

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