Le silence dans le couloir était devenu pesant, presque tangible, étouffant le bruit lointain des sirènes. Le secouriste, un homme d’âge mûr dont les yeux reflétaient une terreur profonde, agrippa mon bras si fort que ses doigts s’enfoncèrent dans ma chair. Il fit un pas en arrière, me tirant hors de la portée du regard vide de Laura.

« Monsieur… je dois vous demander. C’est vraiment votre femme ? Parce que… » Il déglutit difficilement, sa voix n’était plus qu’un murmure brisé. « Parce que je la reconnais. »
Mon cœur rata un battement. Laura restait immobile près de la porte, une silhouette figée dans l’ombre, son indifférence initiale s’étant transformée en une immobilité prédatrice. Ema commença à s’agiter légèrement sur le sol derrière moi, poussant un faible gémissement.
« De quoi parlez-vous ? » demandai-je, le souffle court. « Elle est ma femme depuis dix ans. »
Le secouriste pâlit davantage, si c’était possible. « Non. La Laura Dubois que je connais… La vraie Laura… Je l’ai déclarée morte il y a cinq ans. »
Le monde sembla s’arrêter. Les murs de la maison commencèrent à se déformer légèrement, l’air devint glacial. Je me tournai vers la créature qui portait le visage de ma femme. « Qu’es-tu ? » criai-je, la peur se transformant en une rage désespérée. « Où est ma femme ? »

Le masque tomba. L’expression ennuyée de “Laura” s’étira en un sourire qui n’avait rien d’humain. Ses yeux, d’un brun familier, devinrent d’un noir total, absorbant la lumière de la pièce. Sa peau, là où elle n’était pas couverte par ses bras croisés, commença à se fissurer, révélant une substance sombre et mouvante, comme de l’obsidienne liquide, ondulant sous la surface.
Une voix corrompue et multiple s’échappa de ses lèvres immobiles. « Ta femme n’est plus, humain. Je suis la Nuit qui l’a remplacée. Et maintenant… » La créature se redressa, grandissant de façon anormale, ses membres s’allongeant. « …je vais finir ce qu’elle a commencé. L’enfant est le réceptacle. Toi, tu n’es qu’une nuisance. »

Ema poussa un cri de terreur pure derrière moi. La créature bondit avec une vitesse inhumaine. Le secouriste, figé par la peur, fut projeté contre le mur, inconscient. Je n’eus que le temps de me jeter sur Ema, la protégeant de mon corps alors que la créature me griffait le dos, la douleur me transperçant comme des lames de glace.
Le combat fut bref mais d’une violence inouïe. Dans ma lutte pour la survie, je saisis un vieil objet décoratif en bronze massif sur une étagère et le frappai à la tête de l’entité. Un sifflement strident, comme de la vapeur s’échappant d’une fissure, retentit. La créature recula, blessée et surprise.
C’était ma seule chance. Saisissant Ema, je la portai vers la porte. Derrière nous, la créature se reformait, sa silhouette monstrueuse se dressant à nouveau dans le couloir.
Nous sortîmes en courant dans la nuit pluvieuse et venteuse. La maison derrière nous semblait se vider de toute vie. J’aperçus le secouriste gisant sur le sol du couloir avant que la porte ne se referme légèrement. Nous ne pouvions plus l’aider. Je courus jusqu’à l’ambulance, jetant Ema sur le siège passager. Au moment où je me glissai derrière le volant, je regardai vers la maison. Dans l’encadrement de la porte ouverte, la silhouette de la créature, désormais une masse obscure et distordue aux membres multiples et aux yeux brillants, nous fixait. La Nuit restait au crépuscule.