Chapitre 2 : L’Ombre Sous La Surface

« Il… il me pousse la tête sous l’eau, » murmura-t-elle, sa petite voix brisée par des sanglots incontrôlables. « Et il a dit que si je te le disais, il te ferait disparaître pour toujours. Exactement comme papa. »

Le sang dans mes veines s’est instantanément transformé en glace. Les mots de ma fille de six ans résonnaient dans la petite salle de bain, se mêlant au bruit de l’eau qui s’écoulait lentement du robinet. Mon cerveau a d’abord refusé de comprendre, rejetant cette vérité monstrueuse. Ivan ? L’homme doux, patient et attentionné qui réparait nos meubles et préparait des crêpes le dimanche matin ? L’homme qui nous avait sauvées de notre deuil ?

Mais en regardant le visage terrifié de Lana, ses petits bras pâles qui tremblaient de façon spasmodique et ses yeux écarquillés par une peur primale, le voile de l’illusion s’est déchiré d’un seul coup. Une rage froide, animale et viscérale a remplacé mon choc. Mon mari n’était pas un sauveur. C’était un prédateur, un monstre qui jouait un jeu de pouvoir sadique et macabre avec une enfant innocente derrière mon dos. Pendant que je faisais la vaisselle, pendant que je pensais qu’ils “créaient des liens”, il la noyait à petit feu.

J’ai attrapé une grande serviette éponge et j’ai enveloppé Lana, la serrant si fort contre ma poitrine que je pouvais sentir son petit cœur battre à tout rompre comme celui d’un oiseau pris au piège.

« Je suis là, mon amour, » ai-je chuchoté, la gorge serrée, les larmes brûlant mes yeux. « Il ne te touchera plus jamais. Je t’en fais la promesse absolue. »

À cet instant précis, le vieux plancher du couloir a grincé. Des pas lourds, mesurés et lents s’approchaient.

« Chérie ? » La voix d’Ivan a traversé la porte en bois. « Tout va bien là-dedans ? J’ai entendu Lana pleurer. A-t-elle encore peur de l’eau ? »

Autrefois, le timbre de cette voix m’aurait apporté du réconfort. Maintenant, elle me donnait la nausée. J’ai jeté un regard paniqué autour de moi. La salle de bain n’avait qu’une minuscule lucarne, bien trop étroite pour fuir. Il n’y avait qu’une seule issue. Nous devions passer par lui.

« Oui, tout va bien ! » ai-je crié, forçant ma voix à paraître aussi calme et exaspérée que d’habitude. « Elle a juste glissé et s’est fait très peur. L’eau est trop froide. Je la mets en pyjama et je la couche. »

« Tu as besoin d’aide ? » a-t-il insisté, la poignée de la porte commençant à tourner lentement. J’avais heureusement tourné le verrou intérieur.

« Non ! Ça va aller, donne-moi juste une minute. »

J’ai habillé Lana à la hâte, mes mains tremblant de manière si incontrôlable que j’avais du mal à fermer les boutons de son pyjama. J’ai attrapé le seul objet lourd à ma portée : un grand flacon de sels de bain en verre massif sur l’étagère. Je me suis penchée et j’ai chuchoté à l’oreille de Lana, mon regard ancré dans le sien : « Écoute-moi bien. Quand j’ouvre la porte, tu cours vers la porte d’entrée. Tu ne t’arrêtes pas. Tu ne te retournes pas. Tu vas directement à la voiture. Compris ? »

Elle a hoché la tête, ses grands yeux remplis de larmes.

J’ai déverrouillé la porte et j’ai tourné la poignée. Ivan se tenait là, immense, dans la pénombre du couloir. Son expression bienveillante s’est effacée instantanément lorsqu’il a vu la fureur dans mon regard et l’objet dans ma main. Ses yeux, d’habitude si chaleureux, sont devenus noirs, vides, d’une froideur effrayante. Le masque était tombé.

« Où allez-vous comme ça à cette heure ? » a-t-il demandé d’une voix basse et menaçante, bloquant entièrement le passage avec ses larges épaules.

« Laisse-nous passer, Ivan. Immédiatement. »

Il a fait un pas en avant, esquissant un faux sourire glaçant. « Tu es fatiguée, chérie. Tu imagines des choses. Laisse-moi m’occuper d’elle. »

« Ne t’approche pas de ma fille ! » ai-je hurlé du fond de mes poumons.

Dans un élan de désespoir et d’adrénaline pure, j’ai balancé la lourde bouteille en verre de toutes mes forces vers son visage. Elle l’a frappé de plein fouet au-dessus de l’œil, se brisant et le faisant tituber en arrière avec un cri de douleur. L’espace d’une seconde, le passage était libre.

« Cours, Lana ! »

J’ai poussé ma fille dans le couloir et je l’ai suivie de près. Nous avons dévalé les escaliers à une vitesse vertigineuse. Derrière moi, j’entendais Ivan hurler de rage et se précipiter à notre poursuite, ses pas lourds faisant trembler les marches. J’ai attrapé les clés de la voiture sur la petite table de l’entrée, faisant tomber le vase au passage. J’ai arraché la porte d’entrée qui s’est ouverte avec fracas sur la nuit froide et pluvieuse.

Nous avons couru sur l’allée détrempée. J’ai poussé Lana sur la banquette arrière, j’ai sauté au volant et j’ai verrouillé toutes les portes une fraction de seconde avant qu’Ivan ne se jette contre la voiture. Il a frappé violemment contre la vitre, son visage déformé par une rage meurtrière, du sang coulant de son front.

J’ai démarré le moteur en trombe, j’ai enclenché la marche arrière et j’ai écrasé l’accélérateur, le laissant dans l’obscurité alors que nous nous éloignions à toute vitesse dans la nuit.

Je n’ai pas relâché la pédale avant d’avoir atteint le poste de police le plus proche. Là, sous la pluie battante, illuminée par les gyrophares bleus et rouges des voitures de patrouille, j’ai ouvert la portière arrière et j’ai pris ma fille dans mes bras. Je l’ai serrée de toutes mes forces, pleurant librement, le visage enfoui dans ses cheveux humides.

La tempête dans nos vies n’était pas encore terminée. Il y aurait des enquêtes, des procès, et il faudrait des mois, voire des années, avant que Lana ne puisse à nouveau s’approcher de l’eau sans trembler. Mais ce soir-là, en la berçant dans le froid de la nuit, entourée par les lumières de la police, je savais qu’elle était enfin en sécurité. Nous avions survécu au monstre caché sous la surface.

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