Chapitre 2 : L’ombre de Mercer et la chute de Dominique Veil

L’immense salle de bal du Meridian Winter Gala scintillait des milliards de feux de ses lustres de cristal, se reflétant dans les miroirs polis du sol au plafond et dans les coupes de champagne millésimé. L’air était saturé de fragrances de parfums hors de prix, de notes de tabac racé, de soie et d’un pouvoir pur, sans partage. C’est ici que se nouaient les destinées des corporations, que se concluaient des accords multimilliards et que se décidait quel nom s’afficherait le lendemain en une des publications financières.

Dominique Veil évoluait dans cet élément comme un poisson dans l’eau. Son smoking couleur noir charbon d’une facture somptueuse tombait à la perfection, et ses lèvres arboraient ce sourire confiant, triomphant, propre au directeur général venant de s’adjuger le marché le plus capital de son existence.

À ses côtés, irradiant de mille feux dans une longue robe de soirée couleur champagne griffée par un grand couturier mondial, se tenait Vanessa Quinn. Elle accueillait avec grâce les hommages de sénateurs influents et de magnats du transport maritime, savourant sa condition de reine de la soirée.

Dominique l’enlaça légèrement par la taille, habité par une ivresse de triomphe absolu. À l’aube, il avait abandonné son épouse Évelyne dans leur fastueux penthouse en lui ordonnant de boucler ses malles et de s’évanouir avant le jour. Il tenait pour acquis qu’il l’avait terrassée sans retour, que cette femme effacée, casanière et commode qu’était Évelyne croupirait entre quatre murs désertiques en maudissant l’échec de son union.

L’hypothèse qu’elle pût surgir ici, au cœur de cette enceinte, ne l’avait même pas effleuré. Pareille occurrence exigeait bien plus qu’un sésame ou un rang — elle réclamait une invitation distribuée au compte-gouttes par ce cénacle restreint régissant l’économie chiagoise tout entière.

— Dominique, chéri, regarde ces journalistes, roucoula Vanessa en effleurant son épaule. J’ai le sentiment que demain, la chronique mondaine n’aura d’yeux que pour nos portraits. Tu es époustouflant. — Nous sommes tous les deux éblouissants, Vanessa, répliqua Dominique en levant sa coupe de champagne. Crois-moi, cette nuit inaugure notre nouveau chapitre. Tout ce qui l’a précédée… n’est qu’un prélude.

En cet instant, les lourds battants de chêne capitelés de velours de la salle de bal s’entrouvrirent à volée.

L’apparition d’invités ne suscitait d’ordinaire nulle attention — les valets actionnaient les issues sans discontinuer. Pourtant, l’orchestre manqua cette fois son tempo, et la rumeur de centaines de voix s’éteignit subitement pour basculer dans un silence sépulcral, interloqué.

S’immobilisa sur le seuil un huissier en livrée qui proclama d’une voix haute et tranchante : — Richard Mercer et mademoiselle Évelyne Veil.

Le patronyme résonna sous les voûtes de la pièce tel un coup de tonnerre.

Dominique s’étrangla avec sa gorgée de champagne. Sa coupe manqua de lui échapper des doigts, et son faciès se vida net de toute couleur pour figer le masque d’une terreur superstitieuse. Il pivota brutalement vers l’entrée, refusant de concéder la réalité à ses oreilles.

S’avançait le long du tapis rouge une femme.

Elle portait une robe de soirée d’un bleu saphir profond, brodée de milliers de micro-diamants étincelant à chacun de ses pas. Nul apparat criard — seulement un ancien collier de diamants enlacant son cou gracile, apanage d’une lignée séculaire. Sa posture était irréprochable, son regard glacial, sûr de lui, et ses lèvres s’armaient de ce sourire discret, énigmatique, propre à l’être détenant sur le monde des certitudes hors de portée des milliardaires assemblés.

Plus sidérant encore s’avérait l’identité de son cavalier.

Au bras d’Évelyne marchait Richard Mercer en personne.

L’homme-légende. Le titan de la finance dont la parole surclassait n’importe quelle disposition légale, l’homme sollicité par des gouverneurs et des ministres six mois à l’avance. Ce même Richard Mercer dont la bienveillance dictait le sort des plus grandes corporations du Midwest.

Quinze années durant, Dominique Veil s’était échiné à croiser la route de Mercer, à quémander une entrevue de cinq minutes, à suggérer une alliance, à consentir à tout pour ne point lui demeurer redevable ni faire figure de simple pion à ses côtés. Mercer l’avait invariablement dédaigné, lui interdisant même l’accès au perron de son fonds d’investissement.

Et à présent, ce titan arpentait la salle de bal au bras de son épouse — cette femme que Dominique qualifiait quelques heures plus tôt d’« inadaptée à ce monde » en la jetant dehors.

Vanessa s’immobilisa, la bouche bée. — Dominique… souffla-t-elle en le tirant par la manche. Qui est-ce ?… N’est-ce pas… mais c’est Évelyne ! Comment a-t-elle pu atterrir ici ? Et pourquoi Mercer l’escorte-t-il ?!

Dominique demeura coi. Un spasme nouait sa gorge. L’univers idéal qu’il avait échafaudé sur l’ambition et la félonie s’abîmait en direct dans un trou noir sous ses yeux.

Richard Mercer et Évelyne progressèrent sans hâte vers le centre de la pièce. Des centaines de prunelles étaient braquées sur eux. Mercer, avisant dans la cohue le blafard et tremblant Dominique Veil, souleva légèrement sa coupe en un salut glacial, provocateur, avant de guider Évelyne vers un aréopage de sénateurs influents et de magnats bancaires qui s’écartèrent instantanément pour lui ménager un passage plein de déférence.

Dominique sentit le plancher se dérober sous ses semelles. — Il faut que… que je les rejoigne… bégua-t-il, suffoquant d’une peur poisseuse, avant de se ruer à travers la foule en bousculant les convives en smoking hors de prix.

Il se faufila au cœur de l’élite au moment précis où le sénateur Kendrick s’enthousiasmait auprès d’Évelyne : — Miss Veil, votre note d’analyse sur la restructuration des réseaux électriques du Nord-Est a surpassé nos attentes les plus folles. Le fonds Mercer a opéré un coup de maître en vous adjoignant comme partenaire stratégique principal.

Évelyne arbora un sourire serein. — Je vous sais gré, sénateur. L’énergie exige moins des chiffres qu’une vision d’avenir. Malheureusement, certains dirigeants d’entreprise n’y décernent qu’une source de profits prompts à solder des besoins personnels. — Évelyne ! s’emporta Dominique en jaillissant de la foule. Sa voix dérapa en un fausset apeuré. Il fit abstraction des usages, du quant-à-soi mondain, de Vanessa laissée à dix pas en arrière. Évelyne, par pitié… qu’est-ce que tu fabriques ?! Bon sang, qu’est-ce que tu fais avec monsieur Mercer ? !

Richard Mercer pivota lentement vers Dominique. Ses prunelles glaciales, perçantes, contraignirent le directeur général de Vance à s’interrompre en plein vol. Le regard de Mercer recélait un mépris abyssal, tel que Dominique n’en avait jamais essuyé de sa vie. — Monsieur Veil, on ne vous a apparemment point inculqué les rudiments de la civilité, entama Mercer d’un timbre égal, ciselé, qui intima le silence à toute conversation dans un rayon de trois mètres. Vous interrompez un partenaire du fonds. — Un partenaire ?… écarquilla Dominique, basculant son regard affolé de Mercer à son épouse. De quoi parlez-vous, monsieur Mercer ? C’est ma femme ! Nous sommes unis par les liens du mariage ! Elle n’a aucun rapport avec vos fonds ! Elle est juste… — Votre ancienne épouse, Dominique, le reprit Évelyne en effectuant un pas en avant. Son timbre résonna, cristallin, assuré, impitoyable. Ne m’as-tu pas claironné ce matin même : « Je veux divorcer. Cette existence requiert un certain type de femme, Évelyne. Tu n’es pas celle-là. » Serais-tu amnésique quant à tes propres propos ?

Un murmure parcourut l’assemblée. De notables hommes d’affaires postés à proximité s’échangèrent des œillades réprobatrices. Dans le grand monde, l’adultère et l’avilissement public de son épouse s’analysaient en faux pas, mais afficher ainsi sa cécité au grand jour et répudier la femme dissimulée derrière chacun de ses succès relevait du suicide professionnel et social. — Évelyne, écoute… nous pouvons tout mettre à plat chez nous ! balbutia Dominique en sentant la sueur perler sous son coûteux smoking. À quoi bon ce cirque ? Suis-moi, quittons ces lieux… — Chez nous ? Évelyne esquissa un rire amer, glacial. Ne m’as-tu pas ordonné de plier mes bagages pour vider le penthouse avant l’aurore ? J’ai obtempéré, Dominique. Mes affaires sont prêtes. Quant à l’appartement… vois-tu, ce penthouse est enregistré au nom d’un trust fermé de Mercer Holding, dont je détiens la jouissance principale. Tu résidais sous mon toit, Dominique. Tu te nourrissais dans ma main, profitais de mon carnet d’adresses et bâtissais ton pathétique parcours sur ces contrats que mon père et monsieur Mercer t’autorisaient à empocher par simple pitié pour tes velléités.

Le sol sous les pieds de Dominique vola définitivement en éclats. — Quoi ?… souffla-t-il, sentant son cœur s’abîmer dans le néant. Ton… ton père ? Arrow… ? Mais ton père n’était qu’un simple… — Ingénieur en bâtiment ? acheva Évelyne. C’est ce dont tu te persuadais. En réalité, Arthur Veil était le fondateur de cette même corporation d’infrastructures qui, trente ans plus tôt, sauva de la faillite l’entreprise de la famille Mercer. Quant à moi… je ne suis point seulement ton épouse, Dominique. Je demeure l’unique héritière et la directrice des opérations de la holding qui décide qui a droit de cité sur ce marché, et qui sombre dans l’oubli.

Richard Mercer apposa sa main sur l’épaule d’Évelyne, lui signifiant son respect et son indéfectible appui. Il toisa ensuite le pétrifié Dominique Veil des yeux d’un bourreau. — Vous avez consumé quinze années, monsieur Veil, à vous escrimer pour ne m’être point redevable, proclama Mercer assez haut pour que la salle entière l’entende. Vous avez pourtant omis l’essentiel : durant tout ce laps de temps, vous respiriez l’air concédé par la femme aux côtés de laquelle vous aviez l’audace de gîter. Votre société Vance Technologies ne subsiste que parce que j’apposais ma signature sur vos garanties de crédit à la requête expresse d’Évelyne, qui espérait voir s’éveiller en vous l’ombre d’une probité.

Mercer marqua une pause, humant une gorgée de champagne. — Eh bien, l’erreur est réparée. Dès l’aurore, l’ensemble des lignes de crédit de votre firme sera révoqué. Les brevets restitués à la holding. Et vos avoirs bloqués dans le cadre de l’enquête antitrust pour siphonnage illicite de capitaux. Demain matin, vous vous réveillerez non seulement célibataire, Dominique. Vous émergerez en failli, dépourvu même de votre nom.

Vanessa, qui furetait à travers la cohue pour rejoindre Dominique, percuta le terme de « faillite » et stoppa net à cinq pas de lui. Son visage se tordit d’effroi et d’aversion. Jaugeant Dominique à la façon d’un individu venant de fouiller dans une benne à ordures incandescente, elle vira sur ses talons perchés de douze centimètres et se fondit sans un mot dans la masse des invités. Les femmes de la trempe de Vanessa ne liaient point leur destinée à des hommes dépouillés de tout.

Dominique demeura planté au centre de la salle fastueuse, en paria.

Autour de lui, l’assemblée s’écartait comme d’un pestiféré, chuchotant en le foudroyant de regards pleins de dégoût. Sa carrière, ses capitaux, sa fausseté de grandeur, sa jeune maîtresse — tout s’était volatilisé en l’espace de trois petites minutes.

Évelyne ne daigna plus le contempler.

Elle pivota de concert avec Richard Mercer pour s’acheminer vers les baies vitrées panoramiques, offrant une vue imprenable sur Chicago la nocturne, inondée de millions de faisceaux.

Dominique s’affaissa à genoux sur le marbre poli de la salle de bal, le visage dissimulé dans ses mains. Il mesurait enfin, dans sa pleine acuité, l’avertissement délivré par ces six mots tracés à l’encre sur l’enveloppe noire : « Aujourd’hui, il découvrira enfin qui tu es. »

Il avait jeté aux ordures une femme qui valait un univers entier, s’imaginant qu’elle n’était qu’un grain de poussière sous ses semelles. Il récoltait en retour un ouragan l’ayant effacé de la surface de la terre. Les festivités prenaient fin. L’aube de la rétribution se levait.

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