Jonas la regarda faire avec un mélange d’incrédulité et d’agacement. Les mains de Rebecca tremblaient violemment, ses doigts fins et pâles luttant contre le loquet de fer rouillé du poêle. Elle ne savait manifestement pas comment s’y prendre, mais il refusa de l’aider. S’il la laissait abandonner maintenant, elle comprendrait qu’elle n’avait pas sa place ici, sur cette montagne impitoyable.
Pourtant, avec une détermination silencieuse, elle réussit à insérer le bois d’allumage, frotta une allumette avec maladresse, et bientôt, une petite flamme vacillante éclaira ses traits tirés. Elle ne se retourna pas, ne demanda pas d’aide, ni même un compliment. Elle s’assit simplement sur le sol de bois brut, absorbant la chaleur naissante. Ce fut la première surprise pour le montagnard endurci.

Les semaines qui suivirent furent une véritable guerre d’usure. L’hiver des Rocheuses frappa avec une brutalité inouïe. La solitude de la cabane était absolue. Perché à neuf mille pieds d’altitude, le monde se résumait à un océan de pins enneigés et de sommets déchirant les nuages. Au début, le silence oppressant menaçait d’engloutir Rebecca, mais elle y trouva une forme de paix. Les effluves de sève de pin, de viande fumée et de feu de bois remplaçaient l’odeur étouffante des rues de Saint-Louis.
La robe en velours bleu de Rebecca, jadis élégante, fut rapidement ruinée par la cendre, la boue et la rudesse des travaux ménagers. Sans un mot de plainte, elle la remplaça par l’une des chemises en flanelle de Jonas, beaucoup trop grande pour elle, serrée à la taille par un bout de corde, et enfila des bottes d’homme bourrées de chiffons pour isoler ses pieds du froid. Jonas, fidèle à sa parole, ne lui offrit aucune affection. Il dormait sur le sol dur près du feu, tandis qu’elle occupait le lit de peaux de loup. Leurs journées se déroulaient dans un silence presque total, rythmé par le bruit de la hache fendant le bois et le sifflement du vent glacial.
Cependant, Jonas ne pouvait s’empêcher de l’observer. Il voyait ses mains, autrefois si lisses, se couvrir d’ampoules sanglantes puis de callosités rugueuses à force de manier le hachoir. Il la vit un jour glisser sur la glace près du puits, tomber lourdement sur le dos, et se relever en serrant les dents, sans verser une seule larme. La fragilité de cette “fille de la ville” n’était qu’une façade. Sous sa peau de porcelaine battait un cœur forgé dans un acier qu’il ne comprenait pas encore. L’agence matrimoniale avait eu tort sur son passé de veuve robuste, mais ils avaient eu raison sur sa force. Lentement, le respect commença à s’infiltrer dans l’esprit de Jonas, remplaçant son mépris initial. Et avec le respect, vint une autre émotion, plus dangereuse et sauvage : le désir.

Le point de rupture survint à la fin du mois de janvier. Une tempête d’une violence sans précédent s’abattit sur la montagne, un blizzard hurlant qui effaça le ciel et la terre dans un tourbillon blanc aveuglant. Jonas était parti inspecter ses pièges à l’aube. À la tombée de la nuit, il n’était toujours pas rentré. La panique envahit Rebecca, mais elle refusa de céder à la peur. Elle enfila son lourd manteau de toile, prit une lanterne et s’aventura dans l’enfer blanc.
Elle le trouva à une centaine de mètres de la cabane, effondré dans la neige profonde. Il avait glissé dans un ruisseau gelé, l’eau glaciale ayant transformé ses vêtements en une armure de glace mortelle. Poussée par une force désespérée, Rebecca le traîna à l’intérieur, centimètre par centimètre. Il était à moitié conscient, tremblant de spasmes violents, la peau bleuie par l’hypothermie sévère.

— Laisse… laisse-moi, balbutia-t-il, les dents claquant de façon incontrôlable.
— Tais-toi, vieux fou têtu, cracha-t-elle avec une autorité qui le surprit même dans son délire.
Elle déchira ses vêtements gelés avec un couteau de chasse, l’allongea sur le lit et le recouvrit de toutes les peaux de loup disponibles. Mais cela ne suffisait pas. Il continuait de trembler, son corps perdant son combat contre la montagne. Sans hésiter une seule seconde, Rebecca se dévêtit jusqu’à sa chemise de corps et se glissa sous les fourrures avec lui. Elle pressa son corps chaud et frémissant contre le sien, enroulant ses bras autour de son torse massif et balafré pour lui transmettre toute sa chaleur vitale.
Pendant deux jours, la tempête fit rage dehors, et pendant deux jours, elle ne le quitta pas, devenant son seul bouclier contre la mort. Lorsqu’il ouvrit enfin les yeux, lucide et sauvé, la cabane était silencieuse, baignée par la lueur rougeoyante du poêle. Rebecca dormait contre son flanc, sa tête reposant sur son épaule. Jonas resta immobile. Il leva une main calleuse et écarta doucement une mèche de cheveux du visage de sa femme.

Elle s’éveilla et croisa son regard gris. Il n’y avait plus de méfiance entre eux.
— L’homme que je fuyais dans l’Est avait de l’or plein les poches et le cœur plus noir que le charbon, murmura-t-elle dans le silence intime de la cabane. Il voulait m’acheter, me briser.
— Pourquoi ne pas être retournée dans une autre ville ? demanda-t-il, la voix rauque.
— Parce que je préfère un homme de la montagne, qui montre ses cicatrices et qui tient ses promesses.
Ce soir-là, Jonas ne retourna pas dormir sur le sol. Le pacte froid et transactionnel qui les avait unis à Silver Plume se consuma dans la chaleur de leur étreinte. Ses mains rudes explorèrent sa peau avec une tendresse qu’il se croyait incapable de ressentir. La montagne hurlait toujours son hiver mortel à l’extérieur, mais à l’intérieur de la cabane, le printemps était déjà là. L’homme des montagnes s’attendait à un mariage glacial ; il avait finalement trouvé un amour capable de faire fondre la glace la plus éternelle.