Le trajet en calèche depuis la chapelle jusqu’au domaine de Ravenscroft se fit dans un silence si épais qu’il semblait avoir une texture. Dehors, la tempête continuait de faire rage, la pluie s’abattant violemment contre les vitres de la voiture. À l’intérieur, l’air était chargé d’une tension électrique, celle de deux étrangers soudainement liés par un vœu indéfectible devant Dieu, les hommes et, surtout, les créanciers.
Ara était assise le dos parfaitement droit. Elle n’avait pas retiré son vieux manteau de voyage qui couvrait sa robe terne. Elle ne cherchait pas à paraître plus noble qu’elle ne l’était. En face d’elle, Arthur Peton, le redoutable Duc de Ravenscroft, était plongé dans les ombres, son visage à moitié éclairé par les éclairs intermittents. Il l’observait. Pas avec la chaleur d’un jeune marié, ni avec le dédain d’un homme floué, mais avec l’acuité d’un architecte évaluant les fondations d’un bâtiment inattendu.

Lorsqu’ils arrivèrent au domaine principal, la véritable ampleur de ce qu’Ara venait d’accepter la frappa. Ravenscroft n’était pas une simple maison ; c’était une forteresse de pierre sombre, ancienne et imposante, qui semblait exiger la soumission de quiconque en franchissait le seuil. Les domestiques étaient alignés dans le grand hall d’entrée. Leurs visages, formés pour être impassibles, trahissaient pourtant un choc profond lorsqu’ils virent entrer, non pas la lumineuse et célèbre Clarissa Vance, mais sa sœur aînée, trempée par la pluie, l’air d’un corbeau égaré dans une cage de paons.
« Madame Hughes, » dit le Duc de sa voix de baryton, s’adressant à la gouvernante, une femme sévère en robe noire. « Voici la nouvelle Duchesse de Ravenscroft. Faites préparer les appartements de l’aile Est. »
Madame Hughes hésita une fraction de seconde de trop. « Bien, Votre Grâce. Dois-je faire appeler une femme de chambre pour… aider Madame avec ses nerfs ? Les jeunes mariées sont souvent éprouvées par de tels bouleversements. »
Ara s’avança d’un pas. L’eau gouttait encore de l’ourlet de son manteau sur le marbre immaculé. « Ce ne sera pas nécessaire, Madame Hughes. Je n’ai pas de nerfs à apaiser. Cependant, je vous serais reconnaissante de m’apporter les registres des comptes de la maison dès demain matin, à huit heures précises, ainsi que l’inventaire des provisions d’hiver. Le personnel n’a pas à être bouleversé par un changement de visage. Le domaine doit continuer de fonctionner. »

Le silence qui suivit fut absolu. Les domestiques, habitués aux aristocrates languissantes et capricieuses, la dévisageaient comme si elle venait de parler une langue morte.
Dans l’ombre de l’escalier, Arthur laissa échapper un léger souffle qui ressemblait presque à un rire grave. « Vous l’avez entendue, Madame Hughes. La Duchesse n’a pas besoin de sels, elle a besoin de registres. »
La première nuit fut solitaire, et Ara n’en attendait pas moins. Le contrat était rempli. Son père garderait ses terres, sa mère ses luxes, et Clarissa courait vers un poète sans le sou, libre de toute responsabilité. Ara se tint près de la fenêtre de sa nouvelle chambre, regardant la tempête se calmer. Elle glissa la main dans sa poche et caressa le petit carré de soie usé. C’était un morceau de la première robe que sa mère lui avait promise, mais qu’elle avait finalement donnée à Clarissa. Ara l’avait gardé non pas par jalousie, mais comme un rappel : ne compte que sur toi-même, et on ne pourra jamais rien te prendre.
Le lendemain matin, avant même que le soleil ne perce complètement les nuages gris de Londres, Ara était déjà au travail. La bibliothèque du domaine était une merveille de boiseries sombres et de cuir, et c’est là qu’Arthur la trouva, trois heures plus tard.
Il s’arrêta dans l’encadrement de la porte. Elle était assise à l’immense bureau d’acajou, entourée de piles de grands livres reliés de cuir, une tache d’encre sur le bout du doigt, fronçant les sourcils devant un bilan financier. Elle n’avait pas l’air d’une intruse. Elle avait l’air d’avoir toujours été là.

« Vous avez trouvé les comptes du domaine de Kent désastreux, je présume ? » demanda-t-il en s’avançant.
Ara ne sursauta pas. Elle ferma lentement le grand livre et croisa les mains sur la couverture. « Ils sont pires que désastreux, Votre Grâce. Votre intendant vous vole d’environ quinze pour cent sur l’achat du grain, et les réparations des toitures des fermes locatives ont été facturées trois fois l’année dernière sans jamais avoir été effectuées. »
Arthur s’arrêta. Il le savait déjà, bien sûr, et prévoyait de renvoyer l’homme avant l’hiver. Mais qu’elle l’ait découvert en moins d’une matinée, alors que Clarissa n’aurait même pas su de quel côté ouvrir le livre, le fascinait.
« Et que suggère ma nouvelle épouse pour y remédier ? »
« Je suggère que vous le renvoyiez ce matin. Je m’occuperai de la comptabilité intermédiaire jusqu’à ce que vous trouviez un remplaçant digne de confiance. À moins, bien sûr, que vous ne pensiez qu’une femme ne doive pas s’occuper de telles trivialités. »
Arthur s’approcha, posant ses mains sur le dossier de la chaise en face d’elle. Son regard gris orageux accrocha le sien. « Clarissa aurait pleuré si on lui avait montré ces chiffres. Elle aurait dit que l’encre salissait ses mains. »
« Clarissa est un oiseau de paradis, » répondit Ara avec une douceur dénuée d’amertume. « On ne demande pas à un oiseau de paradis de tirer une charrue. »
« Et vous, Ara ? Qu’êtes-vous ? »
Elle soutint son regard, refusant de détourner les yeux de ce prédateur en costume de soie. « Je suis celle qui s’assure que le champ est semé, pour que nous ne mourions pas tous de faim en hiver. »

Ce soir-là, ils dînèrent ensemble. La longue et majestueuse table de la salle à manger les séparait, mais la distance ne semblait plus aussi froide. Les bougies jetaient des ombres dansantes sur les murs couverts de tapisseries. Il y avait un silence entre eux, mais ce n’était plus le silence pesant d’une obligation. C’était le silence de deux joueurs d’échecs s’observant avec un respect nouveau et prudent.
La tempête dehors faisait rage, mais à l’intérieur de ces murs de pierre, le Duc de Ravenscroft commençait à comprendre qu’en voulant acquérir une belle décoration pour son domaine, il avait accidentellement épousé une véritable reine.