Ꮮ’ÉϹΗΟ ᎠΕ ᏞΑ ΤᎡΑΗΙЅΟΝ (Ρаrtіе 2)

Je cliquai sur l’icône de lecture, le cœur martelant mes côtes. L’enregistrement grésilla une fraction de seconde avant que la voix grave de Roman ne remplisse la cuisine silencieuse. Ce n’était pas un message vocal laissé par erreur, mais un enregistrement clandestin, capté dans ce qui semblait être une pièce fermée.

« Je dois endurer cette comédie encore un peu, Laya, » disait la voix glaciale de mon mari, couverte par le cliquetis lointain de verres en cristal.

« Elle vient de te donner un enfant, Roman. Tu ne peux pas la jeter comme ça, » répondit Laya. Ses mots auraient pu sembler compatissants si son ton n’était pas teinté d’une satisfaction cruelle.

« Elle n’est qu’un ventre, » rétorqua Roman avec un détachement qui me glaça le sang. « Dès que Sophie n’aura plus besoin d’elle pour se nourrir, d’ici six mois, je prendrai la petite. Aaron est trop faible, trop douce pour survivre dans notre monde. Elle ne peut pas élever l’héritière de l’empire Moretti. Je l’enverrai en Europe avec une rente. Et c’est toi, Laya, qui m’aideras à façonner ma fille. »

Le téléphone glissa presque de mes mains tremblantes. La cuisine sembla tourner autour de moi. Il ne me trompait pas seulement ; il planifiait de me voler mon enfant. L’homme pour qui j’avais tout quitté, l’homme dont j’avais excusé la violence et la froideur, n’était qu’un monstre qui attendait le bon moment pour m’arracher mon cœur.

Une chaleur nouvelle, féroce et implacable, remplaça soudainement mes larmes. Je regardai le berceau dans la pièce voisine. Personne, pas même le plus grand parrain de Milwaukee, ne me prendrait ma fille.

Mon doigt trouva finalement le contact dans mon téléphone. Un numéro que je n’avais pas composé depuis trois ans, depuis le jour où Roman m’avait ordonné de couper les ponts avec mon passé. Le téléphone sonna deux fois avant qu’une voix masculine, dure et rocailleuse, ne réponde.

« Aaron. » Il n’y avait pas de surprise, seulement l’attente silencieuse d’un prédateur.

« J’ai besoin de toi, Leo, » chuchotai-je, la voix tremblante mais déterminée. « Il veut me prendre Sophie. Il faut que je parte de Milwaukee. Ce soir. »

Un silence pesant s’installa. Leo n’était pas qu’un simple frère aîné. Il était le sous-chef de la redoutable organisation de Chicago, l’ennemi juré que Roman croyait avoir neutralisé en m’épousant pour instaurer une fausse paix.

« Tu as quarante minutes, petite sœur, » dit Leo, sa voix devenant tranchante comme une lame. « Prends le strict nécessaire. Mes hommes nettoieront les rues autour de ta propriété. Si les chiens de Moretti bougent, on les abat. »

Je raccrochai et courus vers la chambre. Chaque seconde comptait. Je jetai des vêtements de rechange, des biberons, du lait en poudre et l’acte de naissance de Sophie dans un sac de voyage. Je ne pris aucun bijou, aucune carte de crédit de Roman, rien qui puisse être tracé. J’enveloppai Sophie dans son manteau le plus chaud. Elle gazouilla doucement dans son sommeil, totalement inconsciente du fait que sa vie entière venait de basculer.

À 22h45 précises, deux grands SUV noirs aux vitres teintées, phares éteints, se garèrent silencieusement dans l’allée arrière de notre domaine. Quatre hommes en costumes sombres, lourdement armés, en descendirent. L’un d’eux, portant l’insigne de la famille de Leo, m’ouvrit la portière. Je jetai un dernier regard à la maison qui avait été ma prison dorée, déposai mon alliance sur le comptoir de la cuisine à côté du téléphone contenant l’enregistrement, et je montai dans le véhicule. La pluie d’automne effaçait déjà nos traces.

Il était 2h15 du matin lorsque la porte d’entrée de la maison Moretti s’ouvrit avec fracas. Roman tituba légèrement, l’odeur du whisky hors d’âge et du parfum coûteux de Laya imprégnant ses vêtements. Le silence de la maison le frappa d’abord. Aucune lumière n’était allumée, aucun son de berceuse ne provenait de la chambre.

Il fronça les sourcils, desserrant sa cravate de soie. « Aaron ? » appela-t-il, sa voix résonnant sinistrement dans le grand hall de marbre.

Aucune réponse. L’irritation monta en lui. Il monta les escaliers quatre à quatre, poussant brutalement la porte de la chambre d’enfant. L’obscurité l’accueillit. Il alluma la lumière d’un geste sec. La température était toujours réglée à soixante-douze degrés. La chaise à bascule était immobile. Et le berceau était vide.

Le souffle de Roman se coupa. Il se précipita vers le lit, retournant les couvertures roses, cherchant frénétiquement dans la salle de bain adjacente, puis dans notre chambre. Les tiroirs d’Aaron étaient à moitié vidés. C’est en descendant en courant vers la cuisine qu’il vit l’alliance en diamant scintiller froidement sur le marbre noir de l’îlot central. À côté, son ancien téléphone, écran allumé, affichait un message non lu de Leo, l’homme qu’il craignait le plus au monde : “Elle est sous ma protection maintenant. Cherche-la, et Chicago réduira ton empire en cendres.”

Roman appuya d’une main tremblante sur l’enregistrement laissé ouvert à l’écran. Sa propre voix, froide et calculatrice, discutant de l’enlèvement de sa propre fille avec sa maîtresse, remplit la pièce.

Il comprit alors. Il comprit la profondeur de son erreur. Aaron n’était pas la petite fille fragile et docile qu’il pensait pouvoir manipuler et briser. Elle était une mère. Et en menaçant son enfant, il avait réveillé le sang des mafieux de Chicago qui coulait dans ses veines.

Un rugissement guttural, mélange de rage pure et d’une douleur déchirante, s’échappa de la gorge du parrain de Milwaukee. Il balaya le comptoir d’un violent revers de la main, envoyant le téléphone et l’alliance se fracasser contre le mur. Il était le roi de la ville, l’homme que tout le monde redoutait. Mais en cette nuit pluvieuse de novembre, dans cette immense maison tragiquement vide, Roman Moretti venait de comprendre la chose la plus terrifiante de sa misérable vie : il avait tout perdu, et c’était entièrement de sa faute.

Leave a Reply