Éріѕοdе 2 : Ꮮ’Εᥒɡrеᥒаɡе dе lа Τrаһіѕοᥒ

Le vacarme de la pluie battante qui s’écrasait sur le flanc de la montagne ne parvenait pas à étouffer le tumulte qui régnait sur la route. À genoux sur la roche glissante, le souffle court, mes mains écorchées et trempées de boue s’agrippaient encore à celle de Dante Moretti, que je venais d’extirper de la carcasse de son SUV juste avant qu’il ne sombre dans le gouffre. La tempête faisait rage, et pourtant, le silence qui s’installa entre nous fut plus lourd que le tonnerre. Ses yeux gris, d’une intensité sauvage sous le sang et la sueur, étaient ancrés dans les miens.

— « Comment savais-tu que mes freins allaient lâcher, Kara ? » répéta-t-il, d’une voix qui n’était qu’un murmure rugueux, presque inaudible, mais chargée d’une menace de mort.

Autour de nous, le claquement des portières des SUV noirs qui venaient de se garer en catastrophe résonna. Des dizaines d’hommes armés de ma mafia dévalaient la pente, leurs armes pointées directement sur moi. Le canon de plusieurs pistolets restait braqué sur ma poitrine.

— « Je vous en supplie, ne tirez pas ! » criai-je, la voix brisée par l’épuisement et la terreur, l’eau de pluie dégoulinant sur mon visage. « Je suis serveuse au Bellini’s ! J’ai… j’ai tout entendu ! Il y a moins d’une heure, j’ai débarrassé la table à côté de la cabine privée de votre femme, Vanessa ! »

Le nom de Vanessa fit l’effet d’une décharge électrique. Dante ne cilla pas, mais je sentis la pression de ses doigts se resserrer sur mon poignet comme un étau d’acier. Ses hommes se figèrent, les armes toujours levées, attendant un signe de leur boss.

— « Qu’as-tu entendu ? » exigea-t-il, son regard se durcissant encore.

— « Elle était avec un homme… ils riaient, » continuai-je, les mots se bousculant dans ma gorge. « Elle a dit qu’elle avait fait couper les freins de votre voiture pour que vous n’atteigniez jamais la ville. Elle a dit qu’à minuit, elle serait une veuve très riche et inconsolable, et que vous partiez dans dix minutes ! Je n’ai pas pu… je n’ai pas pu vous laisser mourir ! J’ai couru jusqu’à ma voiture, j’ai roulé comme une folle sous la tempête pour essayer de vous rattraper, mais quand je suis arrivée… vous étiez déjà en train de basculer ! »

Un murmure de stupeur et de fureur contenue parcourut les rangs des hommes de main qui nous encerclaient. Dante resta immobile un instant, pesant chaque mot, observant mes vêtements de serveuse déchirés, mes genoux couverts de boue, et le sang qui continuait de perler de mes doigts. Il comprit que je n’avais rien à gagner à inventer une telle histoire au péril de ma vie.

Il se tourna vers son lieutenant, Marco, qui se tenait à ses côtés, le visage blême de rage.

— « Baissez vos armes, » ordonna Dante, sa voix basse mais portant une autorité absolue qui fit immédiatement s’abaisser les canons. Il se releva avec peine, m’entraînant doucement avec lui avant de me soulever presque sans effort, mes forces m’abandonnant complètement. « Marco, ramène-la au manoir. Fais venir le médecin immédiatement. Et double la garde autour d’elle. Elle est sous ma protection personnelle. »

— « Et pour Vanessa, patron ? » demanda Marco, la voix sombre.

Dante jeta un dernier regard vers le gouffre où son SUV venait de s’anéantir, et ses yeux devinrent deux morceaux de glace.

— « Nous allons lui offrir la réception de sa vie. Prépare les hommes. Il est temps de rentrer à la maison. »

Au manoir des Moretti, l’atmosphère était étouffante. Après avoir été soignée par le médecin privé de Dante, qui avait pansé mes mains et mes genoux écorchés, j’avais été installée dans un petit salon adjacent au grand hall. On m’avait donné des vêtements propres et chauds, mais je ne pouvais pas fermer l’œil. Depuis ma fenêtre, je voyais les va-et-vient incessants d’hommes en costume sombre. L’empire de Dante Moretti s’était réveillé, et il était sur le point de frapper.

Vers deux heures du matin, un silence de mort s’abattit sur la demeure. J’entrouvris la porte pour observer ce qui se passait dans le grand hall.

Vanessa Moretti venait d’entrer, vêtue d’un luxueux manteau de fourrure trempé par la pluie. Elle affichait un visage faussement paniqué, flanquée de son amant et complice, l’homme que j’avais aperçu au restaurant.

— « Où est-il ? » criait-elle, feignant les larmes auprès des gardes qui lui bloquaient le passage. « On m’a dit qu’il y avait eu un accident sur la route de montagne ! Dites-moi que mon mari va bien ! »

— « Il va très bien, Vanessa, » résonna une voix glaciale depuis le haut du grand escalier.

Vanessa se figea, le sang se retirant instantanément de son visage. Dante descendait lentement, vêtu d’une chemise noire, un bandage visible sous son col, mais son allure était d’une puissance terrifiante. Ses hommes se déployèrent silencieusement dans le hall, bloquant toutes les issues. L’amant de Vanessa tenta de reculer, mais Marco lui barra la route, le désarmant d’un geste sec avant de le plaquer au sol.

— « Dante… » balbutia Vanessa, sa voix perdant toute assurance. « C’est… c’est un miracle ! J’étais si inquiète… »

— « Inquiète ? Ou déçue que je ne sois pas encore au fond de ce ravin ? » répliqua Dante, arrivant à sa hauteur. Il posa un dossier et un ordinateur sur la table basse. « J’ai récupéré les enregistrements des caméras de sécurité du garage de cette nuit. On y voit très bien ton homme s’affairer sous mon véhicule. Et nous avons aussi vos échanges téléphoniques des derniers mois. »

Vanessa, acculée, tenta de nier, pointant du doigt son amant au sol.

— « C’est lui ! C’est lui qui m’a forcée ! Je n’ai rien fait, Dante, je t’aime ! »

L’amant, furieux de cette trahison, éclata :

— « Tu mens, garce ! C’est toi qui as tout planifié pour récupérer l’empire ! »

Dante la regarda avec un dégoût profond.

— « Tu as sous-estimé ma vie, Vanessa. Et tu as sous-estimé les gens ordinaires. Ce soir, une jeune femme qui n’avait rien à gagner a risqué sa vie pour me sauver, tandis que celle qui avait tout a tenté de me détruire. »

Il fit un signe de tête à Marco.

— « Emmenez-les. Ils répondront de leurs actes devant le conseil des familles. Et assurez-vous qu’ils ne voient plus jamais la lumière de cette ville. »

Alors qu’on les traînait dehors sous les cris de panique de Vanessa, le calme revint dans le manoir. Dante resta un moment immobile, puis il se tourna vers la pièce où je me trouvais.

Quelques semaines passèrent. Ma vie avait basculé à jamais dans cette nuit de tempête. L’obscurité et la peur avaient laissé place à une étrange sensation de sécurité au manoir Moretti. Je n’étais plus la serveuse invisible du Bellini’s ; j’étais celle qui avait sauvé le boss.

Un matin ensoleillé, Dante m’invita à le rejoindre dans les jardins de la propriété. Il s’était débarrassé de ses costumes stricts pour une chemise sombre plus décontractée, et les marques de l’accident sur son visage s’étaient estompées, laissant place à une sérénité rare. Je m’assit en face de lui à une table en fer forgé, mes mains encore légèrement protégées par des bandages légers.

— « Comment vont tes mains, Kara ? » demanda-t-il, un léger sourire adoucissant ses traits d’ordinaire si durs, alors qu’il me servait un café.

— « Beaucoup mieux, merci. Le médecin dit que les cicatrices seront à peine visibles, » répondis-je, me sentant pour la première fois totalement à l’aise en sa présence.

Il hocha la tête, le regard pensif, contemplant les vastes collines qui entouraient le domaine.

— « Tu ne pourras plus jamais retourner à ta ancienne vie, tu le sais. Mais ici, tu n’as plus à fuir, ni à travailler douze heures par jour pour des gens qui ne te regardent pas. Je t’offre une place à mes côtés, de vraies études, un rôle dans mes affaires légitimes, tout ce que tu souhaites. Tu as prouvé que tu avais plus de courage et de loyauté que la plupart des hommes que je paie pour me protéger. »

Je regardai mes mains bandées, puis son visage, et je sus que ma place était désormais ici. La tempête était passée, et à ses côtés, je n’avais plus peur de rien.

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