Le premier coup de feu résonna au-delà de la crête nord, secouant la musique et les rires de la fête qui battaient leur plein sur la place du village. Un deuxième bruit sec suivit, puis un troisième.

Caleb Stroud baissa sa tasse de café très lentement. Il se figea sur place, et chaque année d’entraînement militaire qu’il avait passée vingt ans à essayer d’oublier s’éveilla instantanément dans ses muscles. Son corps prit le relais avant même que son esprit ne puisse formuler une pensée. Le silence autour de lui sembla s’étirer, devenant lourd et menaçant.
Diane Mercer se figea également, la main suspendue au-dessus d’un plateau de tasses.
— C’était quoi ça ? demanda-t-elle, la voix soudain tendue.
— Une détonation, dit Caleb d’une voix neutre, celle qu’il employait autrefois en mission. Pas un pistolet de chasseur. C’est un signal de détresse réglementaire ou une charge de repérage.
Nora s’approcha, fronçant les sourcils.
— Harlan est parti au Relais du Nord il y a à peine une heure. Il devait vérifier les câbles avec Koda…
Caleb ne répondit pas. Il posa sa tasse sur la table en bois la plus proche. Ses yeux fixèrent la lisière de la forêt, là où les pins se perdaient dans une brume blanche. La montre à son poignet affichait toujours quatre heures et deux minutes, figée dans le passé, mais son rythme cardiaque, lui, venait de s’accélérer pour correspondre au présent.

— Caleb, qu’est-ce que tu fais ? demanda Nora en le voyant se diriger à grands pas vers sa camionnette.
— Je vais voir, répondit-il brièvement en ouvrant la portière pour attraper son sac à dos d’urgence et une veste plus chaude.
— Attends, je viens avec toi, intervint Diane, les mâchoires serrées. Je connais chaque sentier de cette montagne.
En moins de deux minutes, le pick-up de Caleb démarra dans un grondement rauque, fendant la neige fraîche de la rue principale. Derrière eux, la fête de Timberline continuait, les gens ignorant encore tout du danger qui venait de naître dans la montagne.
La route forestière du nord était sinueuse, recouverte d’une couche épaisse de poudreuse immaculée. Les pneus crissaient lourdement à chaque virage. À mesure qu’ils montaient en altitude, le vent commençait à se lever, soulevant des tourbillons de neige qui fouettaient le pare-brise.
— Le Relais est à dix kilomètres d’ici, à flanc de colline, expliqua Diane penchée vers l’avant, les yeux rivés sur la piste. S’il y a eu un problème technique ou un éboulement…
Elle ne termina pas sa phrase. Au détour d’un virage serré, au milieu des sapins enneigés, ils aperçurent le pick-up d’Harlan garé de travers, les portes arrière ouvertes. Aucune silhouette humaine n’était visible.

Caleb coupa le moteur avant même que les roues ne soient totalement immobilisées. Il sauta sur la neige, son sac d’intervention serré contre son épaule.
— Reste dans le véhicule, Diane, ordonna-t-il d’un ton qui ne tolérait aucune réplique.
— Ne commence pas avec ça, Caleb. Je suis guide de secours ici depuis trente ans.
Il ne discuta pas davantage. Ils progressèrent rapidement entre les arbres, guidés par les traces de pas profondes enfoncées dans la neige fraîche. Le vent hurlait désormais entre les branches, transportant une odeur infime et familière : de la poudre à canon brûlée et du métal chauffé.
Soudain, un grognement sourd s’éleva derrière un amoncellement de rochers.
Caleb leva la main pour arrêter Diane. Il retint sa respiration, les yeux fixés sur l’ombre qui avançait en rampant. C’était Koda. Le grand Berger Allemand émergea des buissons, le poil hérissé, une oreille dressée et l’autre marquée d’un V distinctif.
Mais ce qui figea le sang de Caleb, ce ne fut pas l’état du chien, couvert de neige et haletant lourdement. C’était ce qu’il tenait entre ses crocs.
Une sangle en cuir noir pendait d’un boîtier métallique lourd, et par-dessus tout, une lumière rouge clignotait de manière frénétique. Une charge de signalisation active, arrachée de son support.
— Mon Dieu… murmura Diane en portant ses mains à sa bouche.
Le chien s’élança vers Caleb en sprintant, non pas avec la férocité d’une bête sauvage, mais avec une urgence absolue dans le regard. Il lâcha le boîtier aux pieds de Caleb, poussa un jappement aigu, puis fit demi-tour en courant de quelques mètres avant de regarder fixement en arrière, vers la ravine.

Caleb comprit immédiatement. Il n’y avait plus de place pour le doute, ni pour la peur du passé.
— Il y a un éboulement là-bas, Harlan est coincé sous les rochers, cria-t-il par-dessus le vent. Koda nous montre le chemin !
Sans hésiter une seule seconde, Caleb ramassa le matériel de sauvetage dans son sac et s’élança à la suite du chien. La montre à son poignet affichait toujours deux heures et quatre minutes, mais pour la première fois depuis des années, le temps ne s’était pas arrêté : il avançait, et chaque seconde comptait pour sauver une vie.