L’Heure des Comptes

Le son métallique de l’ascenseur résonna dans le couloir comme un glas. La porte coulissa lentement. Le silence dans mon salon était si lourd que l’on pouvait entendre les gouttes de pluie frapper violemment les vitres de l’appartement. Marko, dont le visage était déformé par la terreur, recula d’un pas, trébuchant presque sur une bouteille vide.

Trois hommes entrèrent dans la pièce. En tête se trouvait Salopek, un homme massif d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un manteau de laine sombre perlé de pluie. Son visage était de marbre, marqué par une cicatrice fine près de la mâchoire. Ses yeux froids balayèrent le salon dévasté, les restes de nourriture, et la famille figée comme des statues de sel. Enfin, son regard se posa sur moi, puis sur la trace de sang au coin de ma lèvre.

— Bonsoir, Marina, dit-il d’une voix grave et rocailleuse, presque polie. Je vois que je dérange une fête de famille.

— Vous arrivez juste à temps, Monsieur Salopek, répondis-je en redressant le dos. La fête est terminée.

Marko bégaya, ses mains tremblant de manière incontrôlable. — S-Salopek… Écoutez, je peux tout expliquer. Donnez-moi encore une semaine. L’entreprise va signer un gros contrat… Ma femme, Marina, elle gagne très bien sa vie, elle se porte garante !

Je laissai échapper un rire amer qui fit sursauter Madame Tereza. — Garante ? m’exclamai-je. Il y a trois semaines, j’ai trouvé tes documents cachés dans le double fond de ton bureau. J’ai découvert que ton “entreprise” n’était qu’une couverture pour tes dettes de jeu illégales, et que tu avais imité ma signature pour essayer d’hypothéquer cet appartement.

Le visage de Lucija devint livide. Miro, le frère de Marko, tenta de se cacher derrière un fauteuil. — C’est faux ! hurla Marko en tentant de s’avancer vers moi, mais l’un des gardes du corps de Salopek fit un pas en avant, bloquant son chemin avec une présence menaçante.

— Silence, gronda Salopek. Marina m’a contacté il y a vingt jours. Elle m’a prouvé que les documents portaient de fausses signatures. J’ai fait vérifier par mes propres experts. Elle m’a également fourni les preuves de tes comptes cachés aux îles Caïmans, Marko. Tu nous as menti. Tu as pris 800 000 euros à mon organisation, et tu as cru pouvoir te cacher derrière les jupes de ta femme.

Madame Tereza, réalisant soudain la gravité de la situation, se mit à pleurer bruyamment. — Marina, ma fille… Tu ne vas pas laisser ces hommes faire du mal à mon fils ! C’est ton mari ! Tu dois l’aider, tu as de l’argent !

Je me tournai vers elle, essuyant lentement le sang sur mon menton. — Votre fils vient de me frapper au visage sous vos yeux, et vous n’avez rien fait. Vous avez transformé ma maison en poubelle. À partir de cette seconde, je n’ai plus de mari. Les papiers du divorce ont été déposés hier matin, et une ordonnance d’éloignement est déjà prête. Ce qui se passe entre votre fils, Miro et Monsieur Salopek ne me regarde plus.

Salopek esquissa un léger sourire. — Tu as 24 heures, Marko. Demain à midi, mes hommes viendront saisir ton atelier, les voitures de ta famille et la maison de ta mère à Dubrava. Tout est à ton nom, n’est-ce pas ? Si tu tentes de fuir, la police recevra les preuves de tes fraudes fiscales. Mais avant de t’en remettre à la police, je m’occuperai de toi personnellement.

Marko tomba à genoux, pleurant à chaudes larmes, suppliant son frère, suppliant sa mère, et finalement, rampant vers moi. — Marina, s’il te plaît… pardonne-moi. J’étais ivre. Je t’aime. Ne me jette pas aux loups.

Je le regardai avec un dégoût profond. L’homme que j’avais cru aimer n’était qu’une coquille vide, un lâche. — Sortez tous de chez moi, dis-je d’une voix glaciale. Immédiatement.

Salopek fit un signe de tête à ses hommes. — Vous avez entendu la dame. Dehors.

Sous la contrainte physique des hommes de main, la famille entière, si arrogante quelques minutes auparavant, fut poussée vers la sortie. Les oncles, les tantes, Madame Tereza en sanglots, et Marko, complètement brisé. Ils n’eurent même pas le temps de prendre leurs manteaux.

La porte se referma lourdement. Le silence revint, seulement troublé par le bruit de la pluie. Monsieur Salopek me fit un léger signe de tête, empreint d’un étrange respect. — Vous êtes une femme redoutable, Marina. Bonne soirée.

Lorsqu’il partit à son tour, je restai seule dans mon salon saccagé. Je m’approchai de la grande baie vitrée. Vingt-deux étages plus bas, je pouvais voir une quinzaine de silhouettes misérables marcher sous la pluie battante. Je fermai les yeux, pris une profonde inspiration, et souris. J’étais enfin libre.

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