Partie 2. Le départ silencieux et le prix du faux silence

Le crissement des roulettes de ma valise sur l’allée du domaine de Lake Forest résonnait comme un vacarme dans l’air glacial d’octobre.

Je m’arrêtai près des grilles en fer forgé pour jeter un ultime regard à cette demeure que j’avais, cinq ans durant, naïvement prise pour un havre de paix. Trois étages de grès gris drapés d’un lierre déclinant, de hautes fenêtres cintrées, des buis taillés avec une rigueur militaire le long de la façade. Pas une seule pièce n’était éclairée. Toutes ces années, je n’avais fait qu’y marcher sur la pointe des pieds. J’avais fait couper le carillon pour que sa sonnerie stridente n’agresse pas l’ouïe de mon mari. J’avais commandé de lourdes tentures capables d’étouffer le moindre écho, je me déplaçais en pantoufles de feutre sans semelle, j’avais renoncé à mon cher Chopin et m’étais habituée à rire dans un souffle presque inaudible.

Quelle ironie. Cinq années à bâtir un sanctuaire de silence pour un homme qui refusait simplement de m’adresser la parole.

Sur le bureau de chêne ciré de son cabinet ne reposait pas seulement la requête en divorce par consentement mutuel, paraphée de ma main et purgée de toute prétention financière. À côté s’alignaient deux petits boîtiers en plastique couleur chair : ces prothèses auditives suisses de marque Phonak que, chaque dimanche, je nettoyais dévotement avec des lingettes imbibées d’alcool avant d’en vérifier la charge.

Je n’avais pas laissé de mot. Je n’avais rédigé nulle tirade vengeresse, je n’avais brisé aucun des services de porcelaine offerts pour nos anniversaires. À quoi bon des mots pour quelqu’un qui avait feint la surdité trois années durant, uniquement pour s’épargner d’entendre battre mon cœur ?

Je pris place dans la modeste berline louée la veille par le truchement d’un tiers, posai une main sur le bas de mon ventre — où, sous mon tricot, reposait une petite enveloppe contenant le premier cliché de l’échographie — et pressai le bouton de démarrage.

— Rien que toi et moi, mon tout-petit, murmurai-je dans la pénombre de l’habitacle.

Ma voix sonnait rauque, étrangement forte dans cet espace clos.

— Rien que toi et moi. Plus jamais de silence imposé.

Dominic ne regagna Lake Forest qu’aux environs de deux heures du matin.

À la clinique, tout s’était déroulé selon le rituel habituel : Vanessa n’avait souffert que d’une banale colique intestinale doublée d’une crise d’angoisse. Mais sa mère, Margaret, s’était empressée d’en faire un mélodrame, exigeant le chef de service et le gynécologue de garde, contraignant Dominic à veiller des heures au chevet de « son petit oiseau chanteur » en lui tenant sa main aux ongles vernis.

Lorsqu’il s’arracha enfin à l’atmosphère étouffante de l’hôpital, une fatigue sourde lui martelait les tempes. Il savourait déjà l’idée de retrouver son domaine feutré et aseptisé, ce parfum familier de verveine et de thé blanc, ce dîner léger qui l’attendrait sur la desserte, et Emma… Emma qui, sans un mot superflu, lui tendrait un verre d’eau, l’aiderait à retirer sa veste et s’abstiendrait de toute question indiscrète. Elle avait toujours su deviner les choses sans paroles. L’épouse idéale. Une femme pour le rang, pour l’apparat, pour apaiser les humeurs d’une mère vieillissante.

Il poussa le lourd battant de chêne.

L’air du vestibule était glacial. Le guéridon de l’entrée, où il trouvait chaque matin le courrier du jour et ses clés disposées avec soin, était vide. Par réflexe, Dominic porta la main à ses oreilles pour amorcer sa mise en scène ordinaire et retirer ses prothèses… puis se figea.

Ses doigts n’effleurèrent que sa peau nue. Il avait oublié ses appareils dans son bureau dès le début de l’après-midi, avant de courir aux urgences.

Sourcils froncés, il gravit les marches menant au premier étage.

— Emma ? appela-t-il.

Sa propre voix résonna d’un écho caverneux sous les voûtes de la galerie.

Rien. Le silence.

La chambre conjugale l’accueillit dans un ordre clinique. Le lit était fait, recouvert de son dessus-de-lit en soie grise, lisse comme un lac sans ride. Les portes du dressing baillaient. La moitié des penderies était déserte. Les simples robes de lin d’Emma s’étaient volatilisées, tout comme ses pulls de cachemire et ses souliers plats confortables.

Sur la coiffeuse ne subsistait pas un seul flacon de parfum. Mais le plus saisissant demeurait cet écrin de velours grand ouvert sur la commode, où reposait chaque bijou offert : le collier de diamants de leurs trois ans de mariage, la parure de saphirs de la maison Moretti, la montre de platine gravée et, en plein centre, l’alliance ornée de son solitaire étincelant.

Elle n’avait rien emporté. Pas le moindre carat de l’or de sa lignée.

Le cœur de Dominic manqua un battement lourd, sourd. Une onde de panique visqueuse lui remonta des entrailles jusqu’à la gorge. Il dévala l’escalier quatre à quatre et fit irruption dans son cabinet de travail.

La lampe de banquier éclairait une feuille de papier timbré vert.

REQUÊTE EN DIVORCE PAR CONSENTEMENT MUTUEL

Motifs : « Dissensions insurmontables et rupture définitive de la confiance réciproque. »

Règlement patrimonial : « La demanderesse renonce irrévocablement à toute prétention financière, prestation compensatoire ou attribution d’actifs issus du patrimoine du défendeur. »

Au bas du feuillet figurait son paraphe régulier, tracé d’une encre noire assurée.

Et au beau milieu de la page, précisément au centre des dispositions, étaient posées les deux prothèses auditives couleur chair. Flanquées d’une petite épingle en or gravée : « Dr Sterling. Centre d’audiologie de Chicago. Protocole de recouvrement auditif n° 4402 ».

Dominic chancela.

L’air refusa de pénétrer dans ses poumons. Il s’effondra dans son fauteuil de cuir, broyant convulsivement les deux boîtiers de plastique au creux de sa paume.

Elle savait.

Elle s’était tenue derrière cette porte. Elle avait tout surpris de sa conversation avec Gabriel. Chacun de ses sarcasmes, chaque considération glaciale sur cette « femme si commode pour tenir une maison » et sur Vanessa « née pour la scène et non pour la domesticité ».

Toutes ces années où elle glissait dans la pièce sans bruit, où elle lui tapait de tendres messages sur son écran, où elle murmurait au creux de son cou : « Bonne nuit, mon amour, repose-toi bien », persuadée qu’il lisait sur ses lèvres… elle n’aimait qu’un fantôme. Et lui s’était enivré de sa propre imposture.

Dominic s’empara de son téléphone, ses doigts frappant fébrilement le clavier.

« Le numéro que vous demandez n’est plus attribué ou fait l’objet d’une suspension temporaire. »

Il composa en hâte le numéro de son avocat personnel :

— Mobilise tout le monde ! hurla-t-il dans l’écouteur, la voix saturée de rage. Les détectives privés, la capitainerie du port, les gares, O’Hare, Midway ! Retrouve-moi ma femme ! Tout de suite !

— Monsieur Moretti… bredouilla l’homme de loi. Votre épouse s’est présentée à mon étude hier à dix-sept heures. Elle a révoqué l’ensemble de ses procurations, clôturé ses cartes bancaires et fait consigner une mise en demeure formelle : en cas de filature ou de harcèlement de votre part, elle sollicitera une ordonnance de protection immédiate. Elle refuse expressément que l’on se mette à sa recherche.

— Je me contrefous de ce qu’elle refuse ! éructa Dominic en projetant un lourd cendrier de cristal contre la boiserie, le pulvérisant en mille éclats. Retrouve-la !

Huit mois s’écoulèrent.

Chicago suffoquait sous la chape de plomb d’un mois de juillet caniculaire. Pour le clan Moretti, cette année avait marqué le début d’une lente et inexorable déroute.

L’existence que Dominic avait si méticuleusement agencée s’était fissurée dès les premiers jours suivant la disparition d’Emma.

Il apparut rapidement que la maison ne tournait pas par enchantement. Privée de la main d’Emma, la domesticité d’élite s’était livrée à une guerre d’influence fratricide, les factures de maintenance explosaient, et le parc se couvrait d’herbes folles. Mais le véritable calvaire concernait sa mère.

Margaret, habituée à ce que sa belle-fille gère scrupuleusement la posologie de ses dix-sept traitements cardiovasculaires, l’accompagne à ses consultations et écoute sans broncher ses jérémiades sur sa tension artérielle, découvrit vite que Vanessa n’avait pas l’étoffe d’une garde-malade. L’odeur des couloirs de clinique donnait la nausée à la jeune femme. Les humeurs d’une septuagénaire l’épuisaient. Le « petit oiseau chanteur » exigeait des soupers sur Michigan Avenue, réclamait des renouvellements constants de sa garde-robe haute couture et piquait des colères monstres dès que Dominic s’attardait en réunion de négociation.

La grossesse de Vanessa avait tourné au cauchemar ininterrompu de reproches, de caprices et d’exigences pour faire inscrire à son nom un penthouse surplombant le lac.

Quant à Dominic, il s’étiolait.

Il avait perdu dix kilos, et ses tempes sombres s’étaient marbrées d’un poivre et sel précoce et irrégulier. Chaque soir, il regagnait une demeure silencieuse, s’asseyait devant son bureau, contemplait les deux appareils poussiéreux posés sur l’étagère et buvait du whisky jusqu’à l’aube. Il avait rémunéré les trois plus grandes agences de renseignements de la région, mais Emma semblait s’être évaporée. Nulle trace sur les réseaux, nul compte ouvert dans un grand établissement bancaire, nul contact avec leurs relations d’autrefois.

Elle l’avait purement et simplement rayé de son univers.

En ce jeudi étouffant, Dominic se trouvait au centre périnatal de l’hôpital Northwestern. Vanessa venait d’être admise pour un travail prématuré à sa trente-deuxième semaine de gestation.

Margaret était assise dans le salon de la suite privée, s’éventant d’un geste sec avec un éventail de dentelle, un flacon de gouttes serré contre sa poitrine :

— Dominic, au nom du ciel, assieds-toi ! Tu me donnes le tournis à faire les cent pas ! Les médecins ont dit que le bébé ne courait aucun risque, ils vont procéder à une césarienne… Tu devrais te réjouir ! Notre famille va enfin accueillir son héritier !

Dominic ne daigna pas même tourner la tête. Posté devant la baie vitrée face au parking aveuglant de soleil, il ne ressentait plus rien. Un vide absolu, pétrifié. Nul frémissement de paternité, nulle joie. Rien qu’une exaspération sourde devant les plaintes de sa mère et les geignements de Vanessa derrière la cloison capitonnée.

La porte du bureau du médecin-chef s’ouvrit sur le professeur Kaufman — une éminence de la néonatalogie et une vieille connaissance de la famille Moretti. Il tenait sous le bras un épais dossier d’analyses.

— Dominic, appela doucement le professeur d’une voix singulièrement grave.

— Comment va-t-elle ? s’enquit Dominic d’un ton machinal. Et l’enfant ?

Kaufman lui désigna l’intérieur de son cabinet :

— Entrez un instant. Seul, je vous prie. Sans votre mère.

Margaret tenta de protester, mais Dominic lui ferma la porte au nez.

Kaufman prit place derrière son bureau, retira ses lunettes cerclées d’or et disposa devant Dominic les conclusions du dépistage génétique approfondi, systématiquement ordonné pour les grossesses à risque.

— J’ai deux nouvelles à vous transmettre, Dominic. La première : l’intervention s’est déroulée sans encombre. C’est une fille, elle pèse mille huit cents grammes. Elle est installée en couveuse, ses paramètres ventilatoires sont satisfaisants.

— Et la seconde ? demanda Dominic en fronçant les sourcils, sentant une morsure glaciale lui enserrer la poitrine.

Le médecin observa un instant le jeune homme brisé qui lui faisait face :

— La seconde est d’ordre strictement juridique et déontologique. En prévision de l’acte chirurgical d’urgence, nous avons procédé à un typage antigénique complet entre le fœtus et les parents supposés. Et… nous avons confronté les marqueurs ADN avec votre profil biologique, archivé dans nos registres depuis vos interventions de reconstruction du conduit auditif il y a trois ans.

Kaufman fit glisser la feuille d’analyse vers lui :

— La probabilité de votre paternité biologique à l’égard de cet enfant est de zéro virgule zéro pour cent. Cet enfant n’est pas de vous, Dominic.

La pièce sombra dans un silence de plomb.

Les paroles du praticien mirent quelques secondes à franchir la barrière de son entendement. Dominic fixait stupidement le tableau de concordance des allèles. Zéro. Un néant parfait.

— Quoi ?… Sa voix dérailla dans un souffle rauque. C’est impossible. Elle… elle m’avait juré…

— La génétique ne ment jamais, mon garçon, murmura le vieux médecin avec compassion. D’après le séquençage, le géniteur biologique présente une ascendance hispanique avec un haplotype très spécifique. Si mes souvenirs sont exacts quant aux fréquentations de mademoiselle Cole… son coach vocal particulier, celui avec qui elle a séjourné à Miami l’été dernier ?

Dominic se dressa lentement sur ses jambes.

Dans son esprit, les souvenirs récents explosèrent avec une violence inouïe. Cette chambre d’hôpital huit mois plus tôt. Vanessa qui se tordait théâtralement en gémissant : « Mon estomac ! ». Sa mère qui pérorait : « Elle apporte enfin à notre lignée ce qu’Emma a été incapable de nous donner ! ». Et son propre aveuglement. Sa vanité abjecte, impardonnable, pour laquelle il avait sacrifié le seul être qui l’avait aimé sans condition.

Il quitta le cabinet d’un pas mécanique.

Dans le couloir, Margaret se jeta à sa rencontre :

— Mon fils ! Alors ?! Un garçon ?! Dis-moi que c’est un garçon ! Notre héritier ?!

Dominic toisa sa mère. Nulle colère ne brillait dans ses yeux : seulement un dégoût si total, si écrasant que la vieille dame recula d’un pas, les mains plaquées à ses joues flétries.

Il jeta le feuillet d’analyse génétique à ses pieds.

— Ramasse ton « héritier », maman, souffla-t-il d’une voix basse, terrifiante. Règle les factures de cette créature. Et jamais… tu m’entends ? Plus jamais de ta vie tu n’oseras prononcer le mot « famille » devant moi.

Il lui tourna le dos et gagna la sortie d’un pas vif, sourd aux glapissements hystériques de sa mère et aux murmures embarrassés des soignants.

Arrivé sur le parking, il s’engouffra dans sa voiture. Ses mains étaient agitées d’un tel tremblement qu’il peina à engager la clé de contact. Des larmes brûlantes, amères — les premières larmes de ses trente-cinq années d’existence — lui brouillaient la vue.

Il composa la ligne de Marcus, le patron de son agence de renseignements.

— Marcus, croassa-t-il dans le micro. Si tu ne la retrouves pas aujourd’hui… je réduis ta boîte en poussière. Je me moque du prix. Épluche les fichiers fiscaux, les dossiers de pédiatrie, la moindre demande de couverture médicale ! Cherche à son nom de jeune fille ! Cherche au nom de sa grand-mère !

Un long silence s’instira au bout du fil. Puis Marcus lâcha d’une voix mesurée, presque timide :

— Patron… Nous n’avons pas besoin d’éplucher les bases fiscales.

— De quoi tu parles ?!

— Il y a cinq minutes, un avis de déclaration d’état civil a été validé dans le Wisconsin. Comté de Door. À Baileys Harbor. Une déclaration de naissance vient d’être enregistrée ce matin par une certaine Emma Reid-Moretti.

Dominic cessa de respirer. Son cœur décrocha, plongeant dans un abîme sans fond.

— Une naissance ?…

— Oui, monsieur, confirma l’enquêteur avec une infinie précaution. Un garçon. Trois kilos deux cent cinquante. Né ce matin à cinq heures à l’hôpital Sainte-Marie. La mention du père est laissée vacante. Mais dans le dossier médical d’admission… figure la copie d’un cliché échographique émis par la clinique de Lake Forest. Daté du jour même de votre départ du domicile conjugal, il y a huit mois. La patiente était enceinte de cinq semaines lors du dépôt de sa requête en divorce.

Le téléphone glissa des doigts engourdis de Dominic pour s’écraser sur le tapis de sol.

Cinq semaines…

Ce matin-là dans le couloir des urgences lui revint en mémoire avec une clarté insoutenable. Le visage pâle et bouleversé d’Emma. Sa main crispée sur son sac. Son murmure discret : « Va… ».

Elle n’était pas venue pour lui faire des reproches. Elle venait lui annoncer qu’ils allaient être parents. Elle portait sa chair et son sang au moment précis où il lui tournait le dos pour accourir auprès d’une autre femme, qui simulait une indisposition pour couvrir ses propres turpitudes.

— Seigneur… gémit Dominic, écrasant son front contre le volant. Qu’ai-je fait… Mon Dieu, qu’ai-je fait…

Il lui fallut quatre heures pour rallier la péninsule de Door, quatre heures qui furent pour Dominic une traversée du purgatoire.

Il ne prêta nulle attention au compteur de vitesse, bloqué à plus de cent quatre-vingts kilomètres à l’heure le long des rives du lac. Les souvenirs défilaient devant lui : Emma récoltant des brins de lavande au jardin en souriant au vent ; Emma assise près de l’âtre, lui tricotant une écharpe de laine en veillant à ne pas faire cliqueter ses aiguilles ; Emma effleurant sa tempe d’un baiser à l’aube, persuadée qu’il ne percevait pas son murmure : « Je t’aime tant, mon grand silencieux… ».

Elle avait sanctuarisé son univers. Elle avait veillé sur sa paix. Et lui avait piétiné son âme, tenant sa douceur pour une faiblesse commode.

Le bourg de Baileys Harbor l’accueillit dans le murmure des grands pins, les cris des mouettes et le souffle pur du lac Michigan.

Une modeste maison de plain-pied en cèdre blanc aux volets bleus se dressait à la pointe d’un cap rocheux. Des campanules sauvages fleurissaient les abords, et sous la toiture de la terrasse était suspendu un carillon à vent qui émettait un tintement cristallin à chaque souffle de brise.

Dominic coupa le contact. Il mit pied à terre.

Ses jambes se dérobaient. Ses mains étaient glacées malgré la tiédeur de ce soleil de fin d’après-midi.

Il s’avança vers le portillon de bois. Par les baies vitrées coulait une mélodie feutrée, sublime — un nocturne de Chopin. Cette musique même qu’Emma s’interdisait de jouer sous leur toit d’autrefois, de peur de froisser sa fausse infirmité.

Sur la véranda, bercée par les rayons dorés du couchant, elle était là.

Emma.

Elle portait une ample robe de lin blanc. Ses cheveux étaient tressés avec souplesse, son visage était reposé, d’une limpidité radieuse, baigné d’une sérénité qu’il ne lui avait jamais vue en cinq années de vie commune.

Dans ses bras, emmailloté dans une fine brassière de coton écru, reposait un nouveau-né.

Elle berçait doucement l’enfant, lui fredonnant une berceuse d’autrefois d’une voix pure et libre, emplissant l’espace d’une chaleur vivante, authentique.

Dominic franchit la première marche de bois. La latte gémit sous sa semelle.

Le carillon suspendu tinta doucement.

Emma ne sursauta point. Elle leva posément les yeux.

Son regard sombre et profond croisa le sien.

Nulle panique ne s’y lisait. Nulle stupeur. Mais ce qui acheva de briser Dominic, ce fut d’y chercher en vain la moindre étincelle de colère.

Il n’y avait là qu’une étrangeté absolue, minérale, insondable. Le regard que l’on accorde à un chien errant égaré sur un perron, ou à une feuille morte détachée d’une branche.

Dominic s’immobilisa à trois pas d’elle. Il s’écroula à genoux sur le bois brut de la terrasse.

— Emma… souffla-t-il, les larmes lui coupant la gorge, coulant sur sa barbe naissante avant de s’écraser sur les planches. Emma, pardonne-moi… Je t’en supplie… Je sais tout. Je sais pour mon ouïe, pour Vanessa, pour ses mensonges… L’enfant n’est pas de moi. Je les ai chassées toutes les deux. Je mets l’intégralité de ma fortune à ton nom, tout l’empire Moretti… Je passerai le restant de mes jours à ramper à tes pieds… Laisse-moi seulement être là. Laisse-moi regarder mon fils…

Emma ne cilla pas. D’un geste protecteur, elle ramena le nourrisson plus près de son sein, couvrant son duvet sombre de sa main aux ongles soignés, vierge de toute bague.

Elle contempla cet homme à genoux. Cet homme qui régnait sur des millions, qui incarnait le pouvoir à Chicago — et qui n’était plus qu’un mendiant déchu, vide, anéanti de l’intérieur.

— Ton fils n’est pas ici, Dominic, prononça-t-elle d’une voix très basse, mais d’une netteté tranchante comme le diamant.

Pas une seule seconde son timbre ne fléchit.

— Emma, pitié… C’est ma chair et mon sang ! J’entends son souffle !

— Tu n’entends rien, Dominic, répliqua-t-elle en secouant doucement la tête, une ombre de sourire amer aux commissures. Tu ne m’as pas entendue cinq ans durant, quand je pleurais de solitude dans mon oreiller au fond de ta demeure sans âme. Tu ne m’entendais pas te murmurer mon amour en pensant apaiser ta blessure. Tu n’as pas entendu les battements de cœur de ton propre enfant le jour où tu m’as embrassé le front pour courir vers le lit d’une autre.

Elle écarta légèrement le tissu pour contempler le nourrisson qui respirait paisiblement dans son sommeil :

— Ce petit garçon s’appelle Leo. Son acte de naissance ne porte aucun nom de père. Il n’a que faire d’un géniteur au patronyme sonore et à la conscience corrompue. Il a une mère qui ne le sacrifiera jamais à l’égoïsme d’autrui. Et il a cette maison où l’on écoute la musique, où l’on rit à pleine voix, et où le mensonge ne franchira plus jamais le seuil.

— Emma… Je ne partirai pas ! sanglota Dominic en s’agrippant au montant de son rocking-chair. J’ai des droits reconnus par la loi ! J’exigerai une expertise ADN devant un juge ! Je te contraindrai à reconnaître ma paternité !

Emma baissa les yeux vers ses doigts crispés sur le bois. Son regard devint plus froid qu’un blizzard d’hiver :

— Tu peux saisir les tribunaux, Dominic. Tu peux lever une armée d’avocats d’affaires. Mais tu omets un détail fondamental.

Elle sortit de la poche de sa robe un fin dictaphone argenté et le posa sur le guéridon, à côté de sa tasse de camomille :

— Cet appareil contient l’enregistrement intégral de ton entretien avec le professeur Kaufman il y a trois heures. Ainsi que les menaces que tu viens de proférer sous mes yeux. Ose engager la moindre procédure judiciaire, et ces bandes, accompagnées de l’historique de ta fausse invalidité et des malversations de la fondation de ta mère, seront remises dès demain matin à la commission de régulation des marchés et à la presse financière. Tu perdras le contrôle de tes sociétés sous quarante-huit heures. Ton empire partira en fumée.

Dominic recula d’un bond, comme cinglé par une cravache.

Il avait compris.

Elle avait anticipé chacun de ses mouvements. Elle n’était plus cette jeune femme soumise qui retenait son souffle de peur de faire tinter une cuillère contre une tasse de porcelaine. Il avait devant lui une femme adulte, souveraine, libre, qui avait arraché son bonheur aux griffes de sa déchéance et cuirassé son enfant de l’amour le plus pur.

Dans ses bras, le bébé remua, s’étira paresseusement et laissa échapper un petit vagissement réprobateur.

Emma le berça contre elle, déposa un baiser sur son front tiède et leva les yeux vers Dominic pour l’ultime fois :

— Va-t’en, Dominic. Ton silence est enfin devenu total. Jouis-en dans ta solitude.

Elle lui tourna le dos, se leva de son siège et regagna l’intérieur de la maison, repoussant la baie vitrée derrière elle.

Le verrou intérieur s’enclencha d’un clic net.

Sur la terrasse résonnèrent de nouveau les accords feutrés du nocturne. Les pampilles de cristal du carillon s’entrechoquèrent dans la brise.

Dominic demeura à genoux sur les planches désertes.

À l’horizon, le soleil s’enfonçait lentement dans les flots du lac Michigan, nuançant les eaux d’or et de pourpre sombre. Le vent frais du nord vint lui fouetter le visage, ébouriffant ses cheveux, mais Dominic était insensible au froid. Il entendait tout : le ressac des vagues contre les rochers, le murmure des aiguilles de pin, les cris des oiseaux de mer, la rumeur lointaine des moteurs sur la route côtière.

Son audition était parfaite.

Mais au cœur de cette acoustique limpide du monde, il demeurait irrémédiablement, éperdument sourd et misérable — l’homme qui avait scellé de ses propres mains l’unique porte où, jadis, on l’attendait et où on l’aimait.

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