PARTIE 2 : LE SANG, LE LAIT ET L’ALLIANCE DE CROWN STREET

Le cliquetis métallique du train filant à pleine allure sur les rails semblait s’effacer derrière le grondement sourd de mon propre cœur. Chaque pas dans le couloir feutré de la première classe pesait une tonne. Les passagers me dévisageaient avec effroi, certains retenant leur souffle comme s’ils s’apprêtaient à assister à une exécution sommaire.

Quand j’arrivai devant la porte en verre fumé, Victor Rowe fit un demi-pas en avant. Sa main droite glissa sous le revers gauche de sa veste sur mesure, là où l’acier froid d’une arme à feu se dessinait sans équivoque.

— Reculez, mademoiselle, dit-il d’un ton glacial et sans appel. Ce compartiment est privatisé.

— Votre bébé meurt de faim, répondis-je sans ciller, la voix ferme malgré le tremblement de mes doigts. Et vous avez beau avoir des revolvers et des millions, aucun calibre ne remplira son estomac avant Washington. Écartez-vous.

Dans le compartiment, Roman Vale releva la tête. Ses yeux, d’un noir d’encre cerclé de cernes violacés, croisèrent les miens. Un prédateur aux abois, acculé par la fragilité de sa propre chair.

— Victor, laisse-la, ordonna le milliardaire d’une voix rauque.

Victor hésita une fraction de seconde, puis s’effaça tout en gardant une posture de tir prête à l’emploi. J’entrai et refermai la porte coulissante derrière moi, isolant les regards indiscrets de la voiture.

L’odeur à l’intérieur était un mélange suffocant de lait maternisé surchauffé, de sueur froide et de désespoir. Dans la poussette triple, les deux autres nourrissons sanglotaient encore faiblement, épuisés. Mais dans les bras de Roman, le petit Jude avait les lèvres sèches, cyanosées, et ses yeux papillonnaient dangereusement vers l’arrière.

— Il refuse la tétine synthétique, dis-je en m’agenouillant à la hauteur du fauteuil de Roman. Il a été habitué au sein de sa mère pendant ses premières semaines, n’est-ce pas ? Son réflexe de succion est bloqué par la douleur et le manque de familiarité. Si vous continuez à le forcer avec ce plastique rigide, il va s’étouffer.

Roman me fixa avec une intensité terrifiante, cherchant un piège, un poison, une tentative d’infiltration de son rival Kincaid. — Qui êtes-vous ? Et qu’est-ce que vous croyez pouvoir faire ?

Je déboutonnai les deux premiers boutons de ma veste en jean, révélant la tache sombre d’humidité qui commençait à perler à travers mon chemisier en coton blanc. La montée de lait me brûlait la poitrine, douloureuse et impérieuse.

— J’ai perdu ma fille Clara il y a neuf jours, murmurai-je, les yeux embués mais le regard planté dans le sien. Une malformation cardiaque. Mon corps n’a pas encore compris qu’elle n’était plus là pour téter. Vous cherchez du lait maternel pour sauver vos fils. Moi, j’ai besoin d’empêcher un enfant de mourir pour ne pas devenir folle. Donnez-le-moi.

Roman resta pétrifié. L’homme qui régnait sur les bas-fonds et les conseils d’administration de la côte Est sembla soudain dépouillé de toute son armure. Lentement, avec des mains qui tremblaient pour la première fois de sa vie, il me tendit le minuscule paquet d’étoffe.

Je m’assis sur la banquette en face de lui. D’un geste fluide, guidé par une mémoire musculaire encore brûlante, je dégageai mon sein et calai la tête de Jude contre ma peau.

— Chut… tout va bien, mon ange, murmurai-je en effleurant sa joue de mon index pour stimuler son réflexe. Respire. Mange.

Le bébé hésita. Son petit nez renifla l’odeur du lait tiède et le contact de la peau humaine. Une seconde d’angoisse pure passa, suspendue dans le temps. Puis, dans un faible geignement, sa petite bouche se verrouilla sur le mamelon avec une force désespérée. La première gorgée passa sa gorge. Puis une deuxième. Un rythme régulier s’installa enfin.

Dans le compartiment, le silence devint religieux. Victor baissa lentement la tête, détournant respectueusement le regard.

Roman, lui, s’effondra en arrière contre le dossier en cuir, se prenant la tête dans les mains. Ses larges épaules furent secouées par un frémissement silencieux. La couleur rosée commençait déjà à revenir sur les joues de Jude.

— Les deux autres…, murmura Roman après plusieurs minutes, la voix brisée par une gratitude brute. Ils s’appellent Leo et Gabriel.

— Préparez-les, répondis-je sans lever les yeux de Jude. Je les nourrirai l’un après l’autre dès qu’il aura terminé.

Pendant les vingt minutes suivantes, le miracle se répéta trois fois. L’un après l’autre, les triplés burent jusqu’à satiété, bercés par le roulis du train et la chaleur retrouvée d’un corps maternel. Leurs pleurs déchirants cédèrent la place à des soupirs de contentement, puis à un sommeil profond et réparateur. Mes seins douloureux trouvèrent enfin le soulagement, et dans le creux de mes bras, le fantôme de mon propre deuil s’adoucit d’une lueur d’utilité sacrée.

Soudain, le train commença à ralentir. Les freins crépitèrent sur les rails extérieurs.

Le téléphone de Victor vibra violemment. Il décrocha, écouta dix secondes, puis raccrocha d’un geste sec, le visage assombri d’une fureur martiale.

— Roman, dit-il à voix basse. L’informateur confirme. Les hommes de main de Kincaid ont bloqué les accès au quai principal d’Union Station. Ils savent qu’Elise n’est plus là et que les petits sont faibles. Ils prévoient de provoquer une bousculade à la descente du train pour s’emparer des enfants ou t’abattre dans la mêlée.

La métamorphose fut instantanée. En une fraction de seconde, le père vulnérable disparut. Le monstre de Crown Street reprit possession du corps de Roman Vale. Ses yeux devinrent deux lames de rasoir impitoyables.

Il se leva, ajusta sa cravate noire et enfila sa veste sans un pli.

— Ils pensent que je suis affaibli par le deuil, dit Roman d’une voix d’un calme effroyable. Ils pensent que je voyage avec trois cadavres en sursis.

Il se tourna vers moi. Son regard s’adoucit à peine, mais son ton était empreint d’une loyauté absolue : — Naomi Bell. Vous venez de sauver l’unique raison pour laquelle je refuse de brûler cette terre entière. À partir de cette seconde, vous et votre famille êtes sous ma protection éternelle. Rien ni personne ne vous touchera jamais.

— Je ne veux pas de votre guerre, Monsieur Vale, répondis-je doucement en remettant le troisième bébé, Gabriel, dans son couffin. Mais je ne laisserai personne faire de mal à ces garçons.

— Personne ne leur fera de mal, asséna-t-il froidement.

Roman prit son propre téléphone et composa un numéro prioritaire : — Sterling. Déploie le convoi blindé sur les voies de service sud, au niveau du triage technique. Contacte le chef de gare : l’Acela s’arrêtera cinq cents mètres avant les quais d’Union Station sur coupure d’urgence. Et dis à l’équipe de nettoyage que Kincaid et ses lieutenants nous attendent sur le quai numéro quatre. Ne laissez aucun survivant en état de témoigner.

Il raccrocha, puis se tourna vers Victor : — Fais sauter le signal d’alarme de queue.

Quelques secondes plus tard, un hurlement strident déchira l’air tandis que les freins d’urgence bloquaient les roues motrices de la rame dans une gerbe d’étincelles. Les passagers de la première classe crièrent de terreur alors que le train s’immobilisait en pleine obscurité dans la zone industrielle désaffectée précédant la gare.

La porte latérale de secours du wagon fut enfoncée de l’extérieur en quelques secondes par une dizaine d’hommes en tenue tactique noire, armés jusqu’aux dents.

Roman prit la poussette d’une main d’acier, puis me tendit son autre bras, puissant et protecteur : — Venez avec moi, Naomi. Nous rentrons à la maison. Vos affaires, votre vie d’avant… tout ce dont vous avez besoin sera transféré dans mon domaine en Virginie avant ce soir. Mes fils ont besoin d’une nourrice. Et moi, j’ai besoin de me rappeler que l’humanité existe encore.

Je regardai une dernière fois la voiture de première classe où les riches passagers tremblaient de panique sous leurs sièges. Puis je baissai les yeux vers Jude, qui dormait paisiblement en serrant un pli de ma manche.

Je glissai ma main dans celle de Roman Vale.

— D’accord, dis-je simplement. Allons-y.

Tandis que nous descendions le long du ballast vers les SUV blindés qui nous attendaient dans la nuit, de sourdes détonations éclatèrent au loin, vers le centre de la gare. Mais à l’abri du convoi qui s’ébranlait à pleine vitesse, les trois enfants de Crown Street ne frémirent même pas. Ils avaient trouvé leur sanctuaire, et j’avais trouvé ma raison de survivre.

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