Partie 2: L’Éveil de la Bête

Le sourire de Sebastian Lombardi n’avait rien d’amical ; c’était le sourire glacé d’un prédateur qui testait la résistance de sa proie. Dans cette pièce somptueuse aux murs de bois sombres, où le feu crépitait doucement dans l’immense cheminée, le silence devint si lourd qu’on aurait dit que l’air lui-même s’était figé.

Gabriel, l’homme armé qui se tenait près de l’entrée, retint ostensiblement son souffle, la main frôlant instinctivement l’arme cachée sous sa veste. Tout le monde dans Chicago savait que s’approcher de Sebastian Lombardi relevait du suicide, et plus encore, oser poser les mains sur son corps brisé était un affront qu’aucun médecin n’avait osé commettre depuis deux décennies.

Pourtant, je n’ai pas reculé. J’avais passé des années à analyser les corps, à comprendre comment la douleur s’enracine dans la chair et comment les traumatismes tissent une toile invisible qui emprisonne les nerfs. J’ai avancé d’un pas mesuré, posant mon sac de thérapie sur une table basse, avant de me pencher légèrement vers son fauteuil en titane personnalisé.

« Si vous voulez rire, riez », ai-je murmuré d’une voix qui, à mon propre étonnement, ne tremblait pas. « Mais vos médecins se sont trompés. Ils ont regardé des radiographies et ont vu une condamnation. Moi, je vois des muscles endormis qui n’attendent qu’un signal pour se réveiller. »

Sebastian plissa les yeux. Ses prunelles d’un gris d’acier me transpercèrent, cherchant le moindre signe de bluff ou de peur. Ne trouvant ni l’un ni l’autre, il finit par incliner lentement la tête, un pli sceptique barrant son front.

« Fais donc, Clare Bennett », dit-il enfin, sa voix rauque résonnant comme un grondement lointain. « Mais sache que si tu me fais mal, ou si tu t’avères être une charlatan de plus… Gabriel veillera à ce que ton fils Oliver ne reçoive plus jamais ses médicaments. »

La menace m’a transpercée le cœur, mais la colère a immédiatement pris le dessus. J’ai posé mes mains sur ses épaules larges, sentant la tension titanesque qui y régnait. Mes paumes ont glissé lentement le long de sa colonne vertébrale, par-dessus sa chemise de soie. Au début, ce n’était qu’un mur de tissu cicatriciel et de muscles atrophiés par l’inaction. Mais alors que je fermais les yeux pour me concentrer, mes doigts ont perçu quelque chose d’inattendu. Une infime vibration. Un murmure électrique presque imperceptible enfoui au plus profond des vertèbres lombaires, là où la médecine officielle avait déclaré la mort définitive des connexions nerveuses.

« Incroyable », ai-je soufflé involontairement.

Sebastian a tressailli. Pour la première fois, son masque d’impénitence s’est fissuré. « Qu’est-ce que tu as dit ? »

« Ce n’est pas votre moelle épinière qui est complètement détruite », ai-je dit, les yeux grands ouverts, fixant son regard stupéfait. « C’est le tissu cicatriciel accumulé après votre chirurgie bâclée d’il y a vingt ans qui étrangle les terminaisons nerveuses. Vos nerfs dorment, Sebastian. Ils ne sont pas morts. »

Pendant les trois heures qui ont suivi, le temps s’est arrêté. J’ai travaillé avec une précision chirurgicale, utilisant mes doigts comme des outils de cartographie, massant, pressant, libérant des tensions accumulées depuis des décennies. Au début, Sebastian serrait les dents, retenant des grognements de douleur pure tandis que je stimulais des zones que personne n’avait touchées depuis l’attentat qui l’avait cloué au fauteuil. Les gardes dans l’ombre s’agitaient, prêts à intervenir au moindre cri. Mais Sebastian levait la main pour les arrêter, prisonnier d’une fascination grandissante.

Vers trois heures du matin, alors que la tempête de neige faisait rage contre les immenses baies vitrées surplombant le lac Michigan, j’ai exercé une pression ferme et calculée sur un point précis de ses lombaires.

Un sursaut violent a secoué tout son corps.

Sebastian a lâché un cri rauque, ses mains s’agrippant aux accoudoirs de son fauteuil avec une force herculéenne, pliant presque le métal. Ses yeux, habituellement vides, brillaient d’une intensité folle, injectés de sang et d’incrédulité.

« Qu’est-ce… qu’est-ce que tu viens de faire ? » a-t-il haleté, la sueur perlant sur son front. « Je… je viens de sentir mes orteils. J’ai senti le sol sous mes pieds ! »

Gabriel s’est précipité en avant, le visage blême d’étonnement. « Boss ? Ça va ? »

Sebastian ne l’a même pas regardé. Il a tourné son visage vers moi, et pour la première fois de la soirée, la peur ne venait pas de lui, mais de la réalisation écrasante de l’espoir. Il pouvait remarcher.

« C’est le premier pas », ai-je murmuré, épuisée, essuyant la sueur de mon propre front avec le dos de ma main. « Mais ce sera long. Et ça va faire mal. Très mal. »

Sebastian a esquissé un sourire, un vrai sourire, dur, magnifique et terrifiant à la fois. Il a levé les yeux vers moi, et l’empire criminel de Chicago a vacillé sur ses bases. « Tu restes avec nous, Clare. Tu veux de l’argent ? Je te donnerai des millions. Tu veux détruire ton ex-mari et ceux qui t’ont pourri la vie ? Donne-moi un nom. Mais je te préviens : à partir de ce soir, tu m’appartiens. »

C’est ainsi que tout a basculé. J’avais accepté ce travail pour payer l’insuline d’Oliver. Je ne savais pas encore que j’avais déclenché une guerre souterraine qui allait embraser toute la ville, et que le parrain le plus redouté de l’Illinois allait jurer de protéger mon fils et de rayer mes ennemis de la carte, pas à pas, jusqu’à ce qu’il puisse enfin se tenir debout, face au monde entier.

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