La Symphonie du Silence

« À qui dois-tu de l’argent ? »

La voix de Victor était calme, mais elle portait le poids d’une sentence de mort. Greg frissonna, ses genoux heurtant douloureusement le linoléum bon marché de la cuisine. Il haletait, essayant de se libérer de la poigne d’acier qui broyait son poignet.

« Lâche-moi, putain ! » cracha Greg.

La main de Victor tourna d’une fraction de millimètre. Un craquement sinistre résonna dans la pièce, suivi d’un hurlement étouffé. Penelope porta ses mains à sa bouche, ses yeux écarquillés par le choc. L’homme qu’elle connaissait sous le nom d’Arthur, le voisin silencieux et poli, venait de briser le poignet de Greg avec l’indifférence de quelqu’un qui écrase une cigarette.

« Je ne répéterai pas la question, » murmura Victor. Ses yeux ne quittaient pas le visage de Greg, mais il savait instinctivement où chercher. Son regard dériva vers l’étagère supérieure de la cuisine. « C’est là-haut, n’est-ce pas ? Ce que tu as caché. »

Le visage de Greg se vida de son sang. « Ne touche pas à ça. Ils vont me tuer. Ils vont nous tuer. »

Victor lâcha Greg avec dégoût, le laissant s’effondrer sur le sol. Sans un mot, il s’approcha des armoires, attrapa le bord de l’étagère supérieure et en tira un sac de sport noir couvert de poussière. Il l’ouvrit. À l’intérieur, des liasses de billets usagés et, plus important encore, un carnet noir épais. Victor feuilleta les pages. Des noms, des dates, des transactions. Et soudain, un nom le fit figer : Sal Costa. Les paiements qui avaient financé l’assassinat de son oncle.

Greg n’était qu’un minable coursier qui avait tenté de voler ceux qui avaient trahi la famille Costa. Et pour se cacher, il avait utilisé l’appartement de son ex-petite amie.

Victor referma le sac. Il se tourna vers Greg. « Écoute-moi très attentivement. Tu vas te lever. Tu vas franchir cette porte. Tu vas quitter New York ce soir et tu ne reviendras jamais. Si je te revois, si tu prononces son nom, si tu respires dans sa direction, il ne restera rien de toi à enterrer. As-tu compris ? »

Greg ne discuta pas. Il se releva en trébuchant, jetant un dernier regard terrifié au sac, puis à Victor, avant de s’enfuir dans le couloir, disparaissant dans la nuit.

Le silence retomba sur l’appartement 3B. Le vrai silence.

Victor resta immobile un instant, laissant la rage froide refluer avant de se tourner vers Penelope. Elle était toujours assise sur le sol, tremblante, entourée de verre brisé. Elle le regardait comme s’il était un fantôme.

« Arthur ? » murmura-t-elle, sa voix se brisant.

Il s’agenouilla devant elle, balayant doucement les éclats de verre loin de ses jambes. Sa main hésita, puis effleura la joue contusionnée de la jeune femme. La douceur de son geste contrastait violemment avec la brutalité dont il venait de faire preuve.

« Je suis désolé, Penelope, » dit-il doucement. « Mon nom n’est pas Arthur. Je m’appelle Victor. Victor Costa. »

Elle retint son souffle. Même ici, à Astoria, le nom de Costa était connu. C’était le sang, le pouvoir, la mafia.

« Pourquoi es-tu ici ? » demanda-t-elle, une larme coulant sur sa joue.

« Pour me cacher. Pour trouver qui a tué mon oncle. » Il regarda le sac noir. « Et grâce à ton idiot d’ex-petit ami, je viens de les trouver. Mais ils vont venir chercher ce sac. Tu ne peux pas rester ici. »

« C’est chez moi… »

« Plus maintenant. » Il l’aida à se lever, ses mains fermes et rassurantes sur ses hanches rondes. « Fais un sac. Prends l’essentiel. Tu viens avec moi. »

Elle aurait dû fuir. Elle aurait dû avoir peur de cet homme qui régnait sur la pègre. Mais en regardant dans les yeux sombres de Victor, elle ne vit que le voisin qui écoutait son jazz à travers le mur. Elle hocha la tête.

Le même soir, Victor l’emmena dans un penthouse sécurisé à Manhattan, loin des bruits de radiateurs cassés et des murs en papier. Pendant les semaines qui suivirent, Victor entra en guerre. Il utilisa le carnet pour démanteler le réseau de traîtres de l’intérieur, nettoyant sa famille avec une précision chirurgicale et impitoyable. Il rentrait souvent tard, les yeux cernés, portant le poids du sang versé.

Mais chaque nuit, il trouvait la paix.

Penelope avait transformé la cuisine stérile du penthouse en un véritable sanctuaire. L’odeur de la vanille, de l’orange et du beurre chaud l’accueillait à chaque fois qu’il franchissait la porte. Elle cuisinait pour lui. Et surtout, elle chantait. Elle ne pleurait plus dans la salle de bain. Sa voix s’élevait, riche, veloutée, remplissant les pièces de marbre froid d’une chaleur vibrante.

Un soir, après avoir réglé le dernier compte, Victor rentra chez lui. Ses ennemis étaient morts ou à genoux. Il était officiellement à la tête de la famille Costa. Mais le trône ne l’intéressait plus autant que la femme qui se tenait devant le four.

Il s’approcha d’elle par-derrière, enroulant ses bras autour de sa taille généreuse, enfouissant son visage dans son cou parfumé au sucre et à la farine. Penelope s’adossa contre son torse, posant ses mains sur les siennes.

« C’est fini ? » murmura-t-elle.

« C’est fini, » répondit-il, fermant les yeux.

« J’ai vu un local à vendre à Brooklyn, » dit-elle doucement. « J’aimerais ouvrir une vraie boulangerie. »

Victor sourit, resserrant son étreinte. « Je l’ai déjà acheté. Il est à toi. »

Penelope se retourna dans ses bras, ses yeux brillants d’émotion. Elle leva la main pour caresser la joue de l’homme le plus dangereux de la ville, l’homme qui n’avait jamais perdu le sommeil pour les vies qu’il avait prises, mais qui n’avait pu dormir sans entendre sa voix.

« Bonne nuit, Victor de l’appartement 3C, » murmura-t-elle avant de l’embrasser.

Et pour la première fois depuis des mois, Victor Costa ferma les yeux et dormit sans aucun cauchemar.

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